« Absent » signifie que le député n'a pas pris part au scrutin, pas qu'il était absent de l'Assemblée.
Session ordinaire 2025 -2026 · 17e législature · compte rendu complet
Séance du 10 décembre 2025
Présidence de Mme Yaël Braun-Pivet
Déclaration du gouvernement sur la stratégie de défense nationale
Mme Anne-Laure Blin (DR). Il faut faire des économies sur le train de vie de l’État !
M. Damien Girard (ECOS). L’adoption de la taxe Zucman par notre assemblée durant la dernière niche du groupe Écologiste et social démontre qu’il est juste et possible d’emprunter cette voie. Donnons l’occasion à nos grandes fortunes de démontrer leur patriotisme en contribuant à la solidarité nationale,…
M. Damien Girard (ECOS). …alors que notre cohésion et notre souveraineté sont menacées.Vous nous posez une question volontairement floue. Vous ne nous offrez pas de garantie solide sur l’usage des dépenses qui seront engagées. Vous ne nous permettez pas d’articuler la question de la défense nationale avec le débat budgétaire dans son ensemble.Le groupe Écologiste et social s’abstiendra donc de voter sur cette déclaration.
M. Damien Girard (ECOS). Nous réservons nos efforts et nos suffrages au véritable débat parlementaire qui aura trait à l’actualisation de la LPM. À cette occasion, le gouvernement devra tenir compte des demandes du Parlement s’il souhaite sincèrement bâtir un consensus de sécurité nationale. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe EcoS.)
M. Christophe Plassard (HOR) (HOR). Comme l’ont indiqué plus tôt M. le premier ministre et notre collègue Loïc Kervran, qui appartient comme moi au groupe Horizons & indépendants et siège à la commission de la défense, l’heure est grave. On ne peut plus affirmer que la guerre est aux portes de l’Europe car elle est déjà sur notre sol : nous subissons des attaques hybrides et coordonnées. Ces attaques répondent à deux objectifs clairs : fracturer et affaiblir notre société ; tester nos limites. Dernier exemple en date : le survol de la base de l’île Longue par des drones. Si aucun soldat n’est entré par effraction sur notre territoire, les provocations sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus inquiétantes.Le chef d’état-major des armées a lancé récemment un appel à la lucidité, glaçant mais implacable : le meilleur moyen de garantir la paix est de nous préparer à nous défendre face à un choc qui pourrait arriver d’ici à trois ou quatre ans.Sur la forme, je regrette, étant donné le contexte actuel, que la défense de notre nation n’ait pas la place qui lui revient dans notre assemblée : sur les 125 heures de débat relatif au PLF, combien en avons-nous consacré à la taxe Zucman et combien au budget des armées ? Sur les quatre rapports budgétaires que j’ai rendus depuis 2022, seuls deux ont été discutés dans l’hémicycle – en 2022 et 2023 – et depuis, rien.Sur le fond, le PLF pour 2026 prévoit une hausse inédite des crédits affectés aux armées françaises. À l’augmentation de 3,2 milliards d’euros que prévoit la LPM s’ajoute une surmarche de 3,5 milliards. La hausse cumulée des crédits, d’un montant de 6,7 milliards d’euros, représente une augmentation de plus de 10 % par rapport au budget 2025. Cette surmarche budgétaire ne remet pas en cause la LPM mais marque la nécessité d’accélérer face aux nouvelles menaces. Elle devrait profiter avant tout à l’équipement des forces, qui bénéficieront des deux tiers de ces hausses de crédit. On peut citer les programmes à effet majeur (PEM), les munitions, les drones, les capacités spatiales et la DSA. La défense du territoire métropolitain et des territoires d’outre-mer sera renforcée, notamment par la commande d’une frégate, d’un nouveau sous-marin nucléaire d’attaque de classe Barracuda et de missiles Aster.Notre dissuasion nucléaire, qui est au cœur de la stratégie autour de laquelle s’articulent nos armées, sera consolidée par une hausse de ses crédits de 381 millions d’euros, après l’augmentation massive de 22,4 milliards d’euros en autorisations d’engagement (AE) dont elle a bénéficié l’année dernière.Nous arrivons par ailleurs au moment de faire des choix stratégiques pour trois PEM, un pour chacune de nos armées : le Scaf pour l’armée de l’air et de l’espace, qui succédera au Rafale ; le MGCS, pour l’armée de terre, qui vise à remplacer le char Leclerc ; le porte-avions de nouvelle génération (Pang) pour la marine nationale, qui prendra la place du Charles de Gaulle.Les années précédentes, chacun de ces programmes en était à une phase suffisamment préliminaire pour que l’on puisse avancer suivant une logique prospective et d’étude, en amont de la phase préindustrielle. Désormais, le temps des questionnements est terminé. Le Scaf, composé de trois piliers – l’avion, le cloud de combat et les drones – doit faire l’objet d’une décision par la France : la coopération ou l’autonomie et l’orientation prioritaire vers l’export. Le MGCS rencontre des difficultés d’un autre ordre, du fait des agendas capacitaires différents de la France et de l’Allemagne, mais une solution intermédiaire semble se dessiner dans un esprit de coopération, à l’initiative de la DGA et des industriels concernés. Enfin, le Pang, qui est au centre des débats depuis deux LPM, en arrive à un point de non-retour : un retour en arrière se ferait au détriment de notre capacité de projection, notamment dans l’Indo-Pacifique, que la Chine nous dispute âprement.Si le Parlement ne vote pas en faveur de cette hausse du budget de la défense, ces trois PEM s’en trouveront lourdement affectés, et nos armées avec. Sans vote du Parlement pour approuver le budget dévolu aux armées, nous renouvellerons le retard de commandes de plus de six mois qu’ont subi les PME sous-traitantes de la BITD en 2025, ce qui fragilisera ce tissu dont une étude récente du Trésor a révélé la sensibilité.Sans vote du Parlement pour consacrer la priorité à la défense de notre pays, nous ne pourrons pas commander quatre nouveaux A400M ni remplacer les deux Rafale perdus cette année, pas plus que nous ne pourrons commander plus d’un demi-milliard de munitions supplémentaires comme prévu.Plus que jamais, le rapport de force dicte notre sécurité et, sans vote du Parlement pour augmenter les moyens donnés à ceux qui nous défendent, nous mettrions la France en position de faiblesse face à ceux qui sont, d’ores et déjà, en position d’agresseur et qui n’attendent qu’un faux pas pour passer à l’offensive. Le groupe Horizons & indépendants répondra donc positivement à la question posée sur l’augmentation du budget de la défense. Je résumerai mes propos en ces mots : non au désarmement budgétaire ! (Applaudissements sur les bancs du groupe HOR et sur plusieurs bancs des groupes EPR et Dem.)
Mme Estelle Youssouffa (LIOT) (LIOT). Vous avez évoqué les territoires d’outre-mer, monsieur le premier ministre, et je tiens à vous exprimer mon inquiétude sur l’orientation prise par notre pays sur cette question. Car s’il est bien sûr nécessaire de renforcer notre posture face aux défis de sécurité auxquels est confronté l’Hexagone, la nature des menaces qui pèsent sur les territoires d’outre-mer est fondamentalement différente, immédiate et insuffisamment prise en compte. Comme l’affirme désormais sans détour la revue nationale stratégique de 2025, ces derniers revêtent une dimension stratégique essentielle, non seulement pour leur propre sécurité mais aussi pour celle de l’Hexagone. Les moyens dédiés doivent donc être à la hauteur : il s’agit ainsi de financer une défense sans avoir à arbitrer entre l’Hexagone et l’outre-mer.Vous avez évoqué la guerre hybride, caractérisée outre-mer par une contestation quotidienne de la souveraineté française, ciblant directement l’intégrité territoriale et l’exploitation de nos zones économiques exclusives dans un but de déstabilisation et de prédation des ressources. C’est là-bas, chez nous, dans l’océan Indien, dans le Pacifique ou encore aux Antilles, que cette menace hybride se matérialise très concrètement, et cela depuis plusieurs années : des navires de pêche chinois, par exemple, circulent dans nos eaux territoriales au large de la Nouvelle-Calédonie ; des conférences sont réunies à Bakou pour contester la présence française ; des flux de fausses informations pour décrédibiliser l’État et contester la France circulent sur les réseaux sociaux en outre-mer.En première ligne, on trouve évidemment Mayotte, seule terre française habitée qui soit officiellement et activement revendiquée par un pays étranger : les Comores. Ce voisin mène une déstabilisation méthodique, notamment en y envoyant sa population et, depuis quelques années, des demandeurs d’asile venus du continent africain. Une telle instrumentalisation des flux migratoires nie notre frontière et déstabilise nos services publics, déchirant le pacte républicain. C’est bien pourquoi l’instrumentalisation des flux migratoires est classée comme menace hybride par l’Otan et par l’Union européenne.Vous êtes sur ce point resté silencieux… passif, sinon complice, nous en avons déjà parlé à plusieurs reprises. J’entends ici dénoncer la myopie coupable de Paris sur les agissements de Moroni. La Russie, la Chine mais aussi l’Azerbaïdjan soutiennent activement les Comores, Moscou offrant même ses services pour la prise de contrôle de Mayotte et les Comores ayant offert leur pavillon pour le navire espion venu au large de Saint-Nazaire et pour la flotte clandestine de pétrole russe de contrebande. Les Comores travaillent avec nos ennemis : il va falloir sortir de l’angélisme coupable de la relation franco-comorienne et enfin protéger Mayotte !Il faut d’autant plus protéger Mayotte qu’elle vit dans son voisinage immédiat l’instabilité mondiale que vous avez évoquée, monsieur le premier ministre : à quelques centaines de kilomètres de l’île, Daech reprend ses activités terroristes au Mozambique ; la répression bat son plein en Tanzanie ; le coup d’État à Madagascar et l’aide française au président en fuite ont mis nos ressortissants en danger. Ce coup d’État pourrait donner des idées aux apprentis putschistes comoriens dans ce pays instable et menaçant. Mais je le dis alors ici solennellement : que Paris s’abstienne de toute ingérence qui mettrait en danger les Français de Mayotte. Je rappelle qu’en 2008, alors que le Quai d’Orsay semblait avoir agi sur les élections de nos voisins, les Comoriens s’étaient lancés dans une brutale chasse aux Blancs à Mayotte.Nous avons compris le dilemme stratégique que Moscou impose à Paris en faisant pression sur les fragiles territoires ultramarins pour souligner les faiblesses et les angles morts de nos moyens de défense, et mettre à l’épreuve nos choix stratégiques et budgétaires. Étant donné les investissements sur des moyens terrestres pour la défense continentale, nous comprenons en creux que ceux de la marine nationale pour l’outre-mer seront sacrifiés. La loi de programmation indique que, d’ici à 2030, les territoires ultramarins disposeront de près de 1 000 militaires supplémentaires, d’équipements modernisés et de capacités de commandement renforcées. Le groupe LIOT vous demande par conséquent d’accélérer le plus énergiquement la réalisation de la programmation des patrouilleurs outre-mer en en dédiant un à temps plein à Mayotte, qui mouillerait au port de Longoni au bord d’un quai militaire. Nous vous demandons également d’accélérer les innovations en matière de drones aériens, marins et sous-marins afin de réinventer notre défense dans les territoires ultramarins et de répondre ainsi avec force et détermination au défi qui nous est lancé : défendre les Français des territoires d’outre-mer avec la même énergie et la même détermination que ceux de l’Hexagone.Je conclurai en remerciant les militaires,…
Mme Estelle Youssouffa (LIOT). …nos frères, nos sœurs, nos pères, nos enfants qui sont engagés, ceux de l’Hexagone, ceux de l’outre-mer, ceux qui ont répondu présents pour aider Mayotte après le passage du cyclone Chido. (MM. Elie Califer et François Cormier-Bouligeon ainsi que Mmes Marie Récalde et Natalia Pouzyreff applaudissent.)
Mme Natalia Pouzyreff (EPR) (EPR). Le prochain budget de la défense nationale est d’une nécessité impérieuse afin de servir nos armées dans un contexte stratégique particulièrement dégradé. Les lois de programmation militaire impulsées par le président de la République depuis 2017 nous engagent dans une dynamique de remontée en puissance. Tout recul s’agissant des marches et surmarches prévues en 2026 à hauteur de 6,7 milliards d’euros, conformément à la trajectoire planifiée, détruirait la cohérence d’ensemble entre notre modèle d’armée et le réarmement de la France.Les entreprises du secteur de la défense, des grands groupes industriels aux PME, irriguent l’activité et l’emploi dans nos territoires ; elles représentent ainsi plus de 200 000 emplois. Renforcer l’outil de production passe par l’adoption du prochain budget de la défense, qui apportera la visibilité attendue par la base industrielle et garantira le flux de commandes et d’investissements essentiels à la montée en cadence de la production d’armement. Il contribuera aussi au développement de solutions innovantes. L’adoption tardive du budget, en 2025, a provoqué un décalage de commandes de l’ordre de six mois. Or dans le contexte des provocations orchestrées par une puissance russe de plus en plus désinhibée et qui se réarme à tout va, nous ne pouvons rester immobiles.Il est ainsi grand temps de reconstituer nos stocks de munitions et d’acquérir de la masse pour se préparer à un éventuel conflit de haute intensité, de pourvoir à l’équipement et à l’entraînement de nos soldats. Il s’agit en outre de renforcer notre capacité d’anticipation et d’alerte avancées dans les domaines spatial et du renseignement, de produire davantage de systèmes de défense aérienne pour notre sécurité collective, de renforcer notre capacité de dissuasion en l’épaulant par des effecteurs de frappes dans la profondeur, d’assurer à nos armées l’aptitude d’« entrer en premier » en investissant dans les dispositifs de guerre électronique et de suppression des défenses ennemies, de s’inscrire dans la lutte informationnelle.Il s’agit encore de préparer la guerre de demain, qui inclura de nouvelles technologies, – intelligence artificielle et calcul quantique –, qui intégrera aussi le combat collaboratif. Développer des systèmes tels le Scaf ou le MGCS, agrégeant une variété de plateformes, dont des drones, un traitement de données et une connectivité ultrarapide, imposera de faire œuvre commune avec des partenaires aux mêmes ambitions et permettra d’opérer entre alliés européens volontaires et capables. Le défi est de rester dans la course à l’innovation tout en conservant à tout prix les compétences essentielles à notre pays et, de fait, notre souveraineté nationale.Mon dernier point concerne la crédibilité de la France vis-à-vis de ses partenaires européens et plus largement de ses alliés de l’Otan au moment même où l’administration Trump publie un document stratégique explicitant son objectif d’assujettir les économies et les capacités de production des pays européens, au moment même où des pourparlers se tiennent sur l’avenir de l’Ukraine. Les Européens doivent faire montre de responsabilité et de leur détermination à promouvoir leur vision politique et à être force de proposition. Au passage, vous aurez tous compris que je ne partage pas la satisfaction exprimée par Jordan Bardella dans ses commentaires à la BBC s’agissant de la vision réactionnaire infusée par les partisans du Maga - Make America Great Again.
Mme Natalia Pouzyreff (EPR). Ainsi, la France doit être à la hauteur des engagements pris en matière de défense et contribuer au réarmement de l’Europe, notamment à travers de multiples programmes conjoints avec nos partenaires européens. Le mécanisme d’achat sur étagère d’armements américains dans le cadre de la Purl, ou Priority Ukraine Requirements Lists – la liste des besoins prioritaires de l’Ukraine –, n’est pas un modèle souhaitable pour l’avenir de l’industrie en Europe. Voilà tout l’enjeu de gagner en autonomie stratégique et en souveraineté industrielle afin de ne plus dépendre des technologies américaines et chinoises. La France doit conserver son rôle moteur dans la structuration de l’Europe de la défense.L’augmentation graduelle des dépenses de défense déterminera à long terme, et même pour les générations à venir, la place de la France dans le monde et contribuera à notre indépendance nationale ainsi qu’à la préservation de notre modèle démocratique face aux régimes autoritaires. Je remercie M. le premier ministre d’être à l’origine de ce débat et de ce vote auquel le groupe Socialistes et apparentés souscrit pleinement. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR et sur plusieurs bancs du groupe Dem.)
Mme Marie Récalde (SOC) (SOC). Dans ce monde où les crises s’accélèrent et se superposent, où le recours à la force est de plus en plus désinhibé, où le droit international ne suffit plus à garantir l’équilibre et où les enjeux climatiques, énergétiques et commerciaux s’additionnent, notre position ne souffre aucune ambiguïté : nous voulons la paix, une paix qui garantisse la liberté des peuples, notamment en Ukraine, une paix qui protège les démocraties partout dans le monde. Mais mesurons l’urgence de la situation car l’invasion russe en Ukraine et la rupture américaine confirmée le 5 décembre dernier depuis Washington par l’administration Trump nous imposent de prendre véritablement en main notre propre sécurité. Nos partenaires ne s’y trompent d’ailleurs pas : hausse sans précédent des budgets militaires, rétablissement de formes de service national, mobilisation des sociétés civiles… Tout témoigne d’un changement d’échelle et de culture stratégique. La défense de l’Europe, longtemps pensée comme un horizon lointain et prônée par la France au nom de l’autonomie stratégique, commence enfin à prendre corps. Le réveil géopolitique de l’Europe est là ; l’européanisation de notre architecture de défense est en marche. Il revient désormais à la France d’y tenir toute sa place et de jouer un rôle moteur.Le débat d’aujourd’hui, organisé au titre de l’article 50-1 de la Constitution, permet à la représentation nationale d’aborder la question majeure de notre stratégie nationale de défense et de notre capacité à financer cette stratégie. On peut toutefois s’interroger sur la portée d’un débat sur les orientations de notre politique militaire, ouvert dans la précipitation, quand le président de la République a déjà pris de court la représentation nationale par ses annonces multiples. En effet, le 13 juillet, il a officialisé un doublement de la hausse des crédits militaires tels que fixés par la LPM pour les exercices 2026-2027, et il vient de se prononcer en faveur de la création d’un service national volontaire, dont on attend des précisions sur les contours et sur les modalités de financement notamment, tout en annonçant pour début 2026 des déclarations importantes sur la dissuasion.Vous nous demandez, monsieur le premier ministre, d’approuver le principe d’une augmentation du budget de la défense dès 2026 par rapport à celui prévu dans la LPM. C’est ce que nous avons fait lors de l’examen de la mission Défense en commission de la défense il y a un mois. Et c’est ce que nous réitérons aujourd’hui par notre vote favorable, mais qui ne nous engagera pas sur des questions plus larges dont nous aurons l’occasion de débattre au premier trimestre 2026. En effet, si nous acceptons le principe d’accélérer l’effort budgétaire dédié aux armées, cela ne peut exonérer d’engager une réflexion approfondie et réelle sur les arbitrages que cela implique. Ainsi, doubler l’effort en seulement cinq ans soulève de graves questions car un afflux aussi soudain et massif de crédits présente un risque réel quant à sa bonne gestion. Les signaux d’alerte sont déjà visibles : depuis le début de l’exécution de la LPM, les reports de charges et les restes à payer ne cessent d’augmenter, révélant un modèle sous tension et une trajectoire fragilisée.Dans votre propos initial, vous avez apporté des précisions importantes sur la répartition des crédits dédiés à la dissuasion, à la mise à niveau des stocks militaires, au financement du service national volontaire, au spatial, au cyber, à l’aide à l’Ukraine. L’Assemblée a besoin de ces précisions pour pouvoir accorder sa confiance à une politique dont les orientations vont engager le pays à une hauteur inédite.Pour le groupe socialiste, qui s’en inquiète, la diminution des crédits consacrés à l’aide à l’Ukraine dans le projet de loi de finances pour 2026 est un point qui mérite l’attention. (M. Pierre Pribetich applaudit.)
Mme Marie Récalde (SOC). Alors que nos alliés livrent des matériels neufs et financent leur production industrielle avec l’appui de programmes comme Safe, la France figure parmi les États membres de l’UE qui n’y ont pas eu recours pour aider l’Ukraine. Nos industries de défense, en particulier les PME, sont en attente de telles commandes.En tout état de cause, en cas de déploiement militaire de nos forces en Ukraine, nous réclamerions un débat suivi d’un vote – mais tel n’est pas le sujet aujourd’hui. Nous en sommes à l’heure des arbitrages et sommes tous conscients du besoin d’accélérer l’effort budgétaire. Toutefois, cette réflexion ne saurait aller seule. Il est également légitime de s’interroger sur l’équilibre entre la nécessaire montée en puissance de notre défense et la sauvegarde de notre modèle social. Je ne doute pas que vous clarifierez ce point.Dans des mots qui résonnent encore aujourd’hui, prononcés à cette tribune en 1913, Jaurès disait en substance que la responsabilité d’un grand peuple démocratique n’est pas de recourir à des expédients hâtifs, mais de préparer sa défense dans l’esprit de suite, par l’organisation rationnelle de ses forces, par la mobilisation éclairée de la nation et par la continuité de l’effort. Cette exigence demeure la nôtre. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC et sur quelques bancs des groupes EPR et Dem.)
Mme Valérie Bazin-Malgras (DR) (DR). La stratégie de défense nationale que nous examinons engage profondément notre pays, à un moment où plus de 200 000 militaires d’active et près de 47 000 réservistes opérationnels constituent le premier outil de souveraineté de la nation. Pourtant, ce socle humain est soumis à une pression opérationnelle croissante, avec un spectre d’engagements toujours plus large allant des opérations extérieures à la cyberdéfense en passant par la posture permanente de sécurité. Cela montre que la question des moyens humains est au cœur de notre capacité à assurer durablement la sécurité du pays.Il apparaît dès lors essentiel d’examiner avec précision la manière dont la montée en puissance humaine peut être accompagnée, car elle ne peut être envisagée sans une réflexion approfondie sur les capacités techniques et opérationnelles nécessaires. Plusieurs points exigent un éclairage précis. Cela commence par le cycle de formation initiale et continue qui doit pouvoir absorber des flux plus importants sans renoncer à l’exigence. Les écoles interarmées, les centres spécialisés et les infrastructures d’entraînement devront être renforcés afin que les simulateurs, les plateformes d’instruction, les filières techniques et l’encadrement restent à la hauteur de besoins croissants.À cela s’ajoute la question de la disponibilité opérationnelle, alors que l’usure des effectifs augmente sous l’effet de taux d’activités élevés et de contrats opérationnels particulièrement exigeants. Ces éléments imposent de clarifier la manière dont seront ajustés les temps de préparation et de récupération, ainsi que les marges de manœuvre concernant les effectifs, pour prévenir toute saturation des unités.Dans le même esprit, certaines filières critiques connaissent des tensions structurelles, qu’il s’agisse de la cyberdéfense, du renseignement, des systèmes aériens télépilotés, de la maintenance aéronautique ou encore des services médicaux. Il devient indispensable de savoir quels leviers seront mobilisés pour attirer, qualifier et retenir ces compétences essentielles aux opérations modernes.Enfin, la réserve militaire doit constituer un outil d’appui et de résilience. Cet objectif appelle également un éclaircissement puisqu’il exige des parcours lisibles, des temps d’entraînement garantis et une articulation fluide avec les forces d’active. Tout cela suppose des moyens humains et budgétaires précisément identifiés.C’est pourquoi, monsieur le premier ministre, plusieurs clarifications demeurent nécessaires. Quelles sont les cibles exactes d’effectifs d’active pour 2030 et 2035 ? Jusqu’où souhaitez-vous porter la réserve opérationnelle, en volume comme en disponibilité ? Comment seront articulés les nouveaux dispositifs, notamment les formes de service ou d’engagement volontaires, avec le besoin réel des forces ? Quelles mesures concrètes garantiront l’attractivité, la fidélisation et la qualité de vie du personnel militaire et civil ?Sans réponses claires, l’ambition affichée resterait théorique, d’autant qu’au congrès des maires de novembre dernier, le chef d’état-major des armées a rappelé que, dans un conflit de haute intensité, la nation pourrait être confrontée à des pertes humaines.
Mme Valérie Bazin-Malgras (DR). Cela invite à s’interroger sur la manière dont le gouvernement entend expliquer aux Français la nature des menaces qui pèsent sur eux, préparer – sans alarmisme mais sans déni – la société à la résilience et articuler les efforts militaire, industriel et civique dans une stratégie cohérente.Les femmes et les hommes qui portent l’uniforme s’engagent chaque jour au service de la nation, dans la discrétion et avec une totale abnégation, ce qui implique une stratégie humaine claire, assumée et durable car la représentation nationale ne peut se contenter d’intentions. Elle doit disposer d’une vision complète des effectifs ainsi que de la formation, des conditions d’engagement et des perspectives offertes à celles et ceux qui se dévouent pour la France. En effet, l’avenir de notre défense tient non aux seuls équipements mais à la fierté, au courage et à l’engagement sans faille des hommes et des femmes qui servent le pays. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe EPR. – M. Vincent Descoeur applaudit également.)
Mme Catherine Hervieu (EcoS) (ECOS). Nous sommes réunis pour débattre de notre vision de l’avenir de la France et de l’Europe. Le groupe Écologiste et social partage pleinement le constat sur les menaces : l’altération du multilatéralisme, l’agression russe en Ukraine, qui bouleverse durablement la sécurité de l’Europe, les ingérences étrangères sur notre territoire et le risque cyber, le retour ou le renforcement des empires américain, russe et chinois, la reconfiguration de nos alliances, en particulier avec les États-Unis au sein de l’Otan et, enfin, les crises climatiques et sanitaires qui s’ajoutent aux crises géopolitiques. Nous évoluons dans un contexte politique où le débat démocratique s’est appauvri, notamment sur la défense, les grands enjeux sociétaux et le changement climatique.Nous constatons l’inquiétude d’une partie de la population et des élus sur la situation du continent européen face aux risques sécuritaires et hybrides. Sous la présidence Macron, les décisions stratégiques sont prises en conseil restreint et l’information transmise aux parlementaires reste parcellaire, ce qui rend insuffisant le contrôle exercé par ces derniers de la politique de défense.Mon groupe prône la démarche suivante : identifier les risques, anticiper les menaces, débattre et agir en responsabilité, car il défend un parlementarisme vivant, pilier de la démocratie. La responsabilité doit être nourrie par des débats et par l’information de toute la population.Monsieur le premier ministre, je complète la question à laquelle notre vote répondra à la fin de ce débat par une interrogation collective : que défendons-nous ? Réduire la défense à celle des frontières nous limite. La France est porteuse de la démocratie – moteur de l’Union européenne –, des valeurs de fraternité et de liberté ainsi que de la solidarité envers ses alliés. La complémentarité de l’aide et du soutien constitue un corollaire essentiel de la coopération européenne. À ce titre, la France doit contribuer davantage au soutien militaire à l’Ukraine.La responsabilité de la défense nationale doit être partagée et reposer sur deux affirmations. La première est la suivante : toute la nation doit concourir à la défense, qui est interministérielle par essence. Ainsi, pour contribuer à la cohésion nationale, l’État doit être pleinement engagé pour l’éducation, l’aide publique au développement (APD), notre modèle de santé, les associations, la souveraineté alimentaire et énergétique. La seconde reconnaît que notre sécurité est actuellement dépendante d’énergies fossiles et d’engrais russes ainsi que de technologies critiques fragilisées par la vulnérabilité de leurs chaînes d’approvisionnement.Travaillons donc à notre indépendance, garante de notre liberté. Cela suppose une organisation militaire capable de se coordonner avec la société civile. Nous saluons d’ailleurs l’engagement quotidien, dans la réalisation de leurs missions, des militaires, soutenus par leur famille et par leur entourage. Les deux piliers que sont l’armée et la société nous permettront d’affronter la concomitance des crises diplomatique, climatique, informationnelle, terroriste et militaire. La diplomatie doit être une priorité nationale car défense et diplomatie sont comme les deux faces d’une seule et même pièce. Dans une période de tensions croissantes, les négociations pour le désarmement multilatéral restent un gage de sécurité collective.La défense a certes besoin de plus de moyens pour répondre aux objectifs de montée en puissance de nos armées. Toutefois, nous relevons que la méthode du gouvernement est cavalière. Depuis le début de 2025, nous attendons l’actualisation de la loi de programmation militaire pour les années 2024 à 2030, qui permettrait de prendre en compte la révision de la revue nationale stratégique, de réorienter les dépenses de défense et de planifier des projets industriels. Malgré tout, nous soutenons la rédaction d’un nouveau Livre blanc car la France manque d’une vision stratégique de son modèle d’armée, de ses industries de défense et de l’interopérabilité de ses forces militaires.Nous pourrions assurer un commandement européen de l’Otan en cas de retrait des États-Unis. Une attention particulière doit être portée à la vision industrielle française dans un cadre de concurrence et de coopération européennes. Mon groupe soutient donc les actions suivantes : mutualiser les moyens et partager les coûts avec des chefs de file industriels européens, comme pour le Scaf et le MGCS ; construire une base industrielle et technologique de défense européenne ; renforcer la coopération européenne dans le renseignement et le secteur spatial ; éviter les profits de guerre et repenser la participation de l’État dans les industries françaises stratégiques comme le partage de la valeur avec leurs salariés.La cohésion nationale autour de la défense ne repose pas que sur le militaire. Elle s’articule aussi avec notre modèle social et démocratique ainsi qu’avec la prise en compte du changement climatique comme de la nécessité de réduire nos dépendances énergétiques et alimentaires. Nous déplorons le rejet de la taxe Zucman, qui aurait donné à ces ambitions les moyens d’un financement juste. (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS et sur quelques bancs du groupe SOC.)
Mme la présidente (EPR). La parole est à M. François Cormier-Bouligeon.
M. François Cormier-Bouligeon (EPR) (EPR). La France veut la paix. L’Europe veut la paix. Les pays baltes et ceux d’Europe orientale la veulent plus encore.
M. François Cormier-Bouligeon (EPR). Et plus que nul autre, l’Ukraine veut la paix. Mais nous voulons une paix véritable, une paix durable, une paix sûre,…
M. François Cormier-Bouligeon (EPR). …une paix fondée à nouveau sur un ordre international garanti par le droit. Nous ne voulons pas d’une paix naïve ou fragile. Quand le pacifisme est à l’Ouest alors qu’à l’Est, jour après jour, grandit l’appétit coupable, belliqueux et meurtrier de l’empire russe de M. Poutine, notre responsabilité est de dire que les démocraties occidentales sont menacées et de prendre les mesures pour nous protéger.Après la chute du mur de Berlin, les États-Unis, la Russie et la Chine ont continué à financer la défense à un haut niveau alors que les gouvernements européens ont désarmé. Ce temps est révolu. La semaine dernière, M. Poutine s’est déclaré « prêt à faire la guerre à l’Europe ». Hélas pour nous, ce n’est pas une surprise. Il veut créer un monstre, mélange de la Russie des tsars et de celle des soviets. Il a déjà vassalisé la Biélorussie et, par deux fois, il a attaqué l’Ukraine, en 2014 et en 2022. Nos pays sont déjà les cibles d’une guerre hybride : survols de lieux sensibles par des drones, cyberattaques d’entreprises et de services publics, ingérences dans les élections.Nous devons faire cesser cela. Plus encore, instruits par l’histoire, nous devons dire avec clarté que nous ne laisserons tomber ni Tallinn, ni Riga, ni Vilnius, ni Varsovie, ni Chisinau, ni Bucarest, ni aucun pays de notre Europe ! (Applaudissements sur quelques bancs du groupe EPR.)
M. François Cormier-Bouligeon (EPR). Pour que cette proclamation d’une véritable solidarité européenne ne se résume pas à de vains mots, oui ! nous devons poursuivre et accélérer le renforcement et la modernisation des armées de la France entamés en 2017 par le président de la République, Emmanuel Macron, par ses ministres des armées successifs – que je salue –, par ces armées elles-mêmes – à qui va notre profond respect – et par l’industrie de défense française – que nous saluons, qu’elle soit implantée à Bourges, dans le Cher ou ailleurs sur le territoire.Nous devons poursuivre l’effort déjà consenti par nos concitoyens à travers nous, ici même, à l’Assemblée nationale, avec les deux lois de programmation militaire, d’une ampleur historique, inégalée, que nous avons votées, mon groupe, EPR Renaissance, comme d’autres : 295 milliards d’euros pour la première, exécutée à l’euro près, 413 milliards d’euros pour la seconde, en passe d’être actualisée à la hausse. En effet, notre défense nationale ne peut être crédible sans un budget ambitieux. Sans ce financement, pas de protection, pas de dissuasion, et pas de souveraineté.La surmarche annoncée par le Président en juillet constitue un effort global et cohérent de plus de 36 milliards d’euros répartis sur la période 2026-2030. En huit ans, nous aurons plus que doublé le budget destiné à notre défense.Le rapporteur du budget de l’équipement des forces et de la dissuasion que je suis peut attester que le budget de la défense traduit les exigences du temps présent, empli de menaces. Pour l’armée de terre, l’effort se poursuit : au programme Scorpion s’ajoutent par exemple le système de défense sol-air de moyenne portée terrestre de nouvelle génération (Samp-T NG), les hélicoptères Tigre et les missiles de moyenne portée (MMP), piliers de notre capacité de combat terrestre de haute intensité.Pour l’armée de l’air et de l’espace, le Rafale demeure notre fer de lance, suivi entre autres des systèmes de détection et de commandement aéroportés, du successeur du missile d’interception, de combat et d’autodéfense (Mica) et du Scaf. La marine nationale progresse, elle aussi, en développant, entre autres, les avions de patrouille maritime du futur, les sous-marins nucléaires d’attaque Barracuda et le porte-avions de nouvelle génération.Afin de renforcer la composante océanique de la dissuasion nucléaire, nous sommes lancés dans la réalisation du programme des sous-marins nucléaires porteurs d’engins de troisième génération (SNLE 3G), la mise en service du missile M51.3 ainsi que le développement de sa version M51.4. S’agissant de sa composante aéroportée, nous achèverons en 2027 la rénovation à mi-vie des missiles air-sol moyenne portée améliorée (ASMPA) et nous avons lancé le programme visant à produire son successeur, le missile air-sol nucléaire de quatrième génération (ASN 4G), que le Rafale, porté à son standard F5, embarquera à l’horizon 2035.À ces programmes majeurs s’ajoutent de nouvelles priorités technologiques : les drones et la lutte antidrones, les systèmes d’information, l’accroissement substantiel de notre stock de munitions et les programmes de très haute altitude et du spatial.Nous devons être clairs : refuser de mettre à niveau notre puissance militaire serait une faute politique et morale. Je nous appelle donc à prendre nos responsabilités. Votons en faveur de notre défense, ce soir comme demain. Soyons à la hauteur des temps historiques que nous traversons ! (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem.)
Mme Olga Givernet (EPR) (EPR). Le débat que nous tenons aujourd’hui au titre de l’article 50-1 de la Constitution n’est pas qu’une formalité. Il s’agit de rendre lisible et d’acter une décision budgétaire importante : l’augmentation de 6,7 milliards d’euros des crédits de défense. Il convient d’ailleurs de saluer le choix du gouvernement de soumettre cette déclaration à un vote, geste qui renforce la transparence démocratique et l’implication du Parlement.Depuis 2017, la France, sous l’impulsion du président de la République, a fait le choix de reconstruire son outil de défense, avec une progression de 77 % du budget d’ici à 2026. Cet effort n’était pas un choix de confort ; il répond à une réalité stratégique. Cette réalité n’a pas disparu ; elle s’est durcie. La guerre en Ukraine s’inscrit malheureusement dans le temps long : les attaques hybrides contre nos infrastructures européennes se multiplient et notre état-major évoque désormais la possibilité d’un choc stratégique majeur dans les trois ou quatre ans à venir.Dans ces conditions, refuser l’augmentation du budget alloué à notre défense reviendrait à prendre un risque significatif pour notre sécurité – et pour la paix, si fragile : celui d’affaiblir notre crédibilité, notre stratégie de dissuasion et notre capacité à tenir dans un environnement international tendu.Soutenir cette hausse budgétaire permet également de répondre à un besoin très concret, celui de notre base industrielle et technologique de défense. Depuis plusieurs années, elle se transforme profondément : la montée en cadence de la production de munitions, la réduction des délais de production des missiles et l’accélération des programmes terrestres et navals se doublent de succès majeurs à l’export, dont la récente déclaration d’intention portant sur la vente de 100 Rafales entre la France et l’Ukraine. Cette déclaration confirme l’excellence technologique française et la confiance internationale dans nos capacités industrielles. La France sait concevoir, produire et livrer des équipements de très haut niveau.
Mme Olga Givernet (EPR). La réussite de notre industrie de défense a pour condition la visibilité dans la commande et la constance des efforts de production. Tel est le constat qui ressort des travaux du groupe d’études industries de défense, que je copréside : nos échanges réguliers montrent que l’État, tout comme les financeurs, doit travailler main dans la main avec les acteurs de la BITD, qu’il s’agisse des grands groupes, des PME ou des sous-traitants. La conférence de financement de la défense du 20 mars 2025 à Bercy l’a rappelé : pour tenir la montée en cadence, près de 5 milliards d’euros de fonds propres supplémentaires seront nécessaires. Les industriels ont été clairs : l’heure n’est plus aux intentions, mais à la mise en œuvre.Nous avons en France des filières engagées, innovantes, capables de s’adapter, mais qui demeurent sensibles aux variations budgétaires. Lorsque les crédits tardent, les investissements ralentissent ; lorsqu’une commande est suspendue, la chaîne de sous-traitance vacille ; lorsqu’une ligne de production s’arrête, il faut parfois des mois pour la relancer. La montée en cadence ne se décrète pas : elle se construit avec de la cohérence, du temps et de la stabilité. Ce sont nos territoires qui soutiennent l’activité des entreprises duales, qui travaillent toujours plus pour tendre vers la standardisation, afin de limiter les coûts.Il nous faut également inscrire cette dynamique dans un cadre européen. Les financements communautaires pour le réarmement ont été annoncés. Ce plan de 800 milliards d’euros pour « réarmer l’Europe » doit se concrétiser et devenir un levier majeur pour renforcer notre autonomie stratégique et notre capacité de résilience. Encore faut-il l’utiliser à bon escient, dans un esprit de coopération. L’influence française a toute sa part à prendre au sein de l’Europe de la défense. La souveraineté industrielle ne s’oppose pas à la coopération européenne ; elle s’en nourrit.S’ajoute enfin un enjeu central pour la crédibilité de notre effort de défense : assurer notre souveraineté, notamment en matière de stocks stratégiques. En effet, les actions de haute intensité reposent aussi sur la disponibilité de matériaux dont nous sommes largement dépendants : terres rares, gallium, germanium, lithium, poudres énergétiques, composants électroniques, métaux pour les batteries, radars, missiles ou drones. Beaucoup ne sont ni produits en Europe ni cotés sur les grandes bourses, mais sont échangés de gré à gré, souvent comme sous-produits, ce qui accroît notre fragilité et notre exposition.La LPM impose déjà aux industriels de constituer des stocks stratégiques, ce qui est un premier pas. Demander à une PME de stocker du gallium ou des terres rares revient toutefois à lui demander d’immobiliser une trésorerie qu’elle n’a pas. Or les récentes difficultés d’approvisionnement ont montré qu’un simple retard logistique peut désorganiser toute une chaîne de production. C’est pourquoi je formule ici une proposition claire : la création d’un stock stratégique français de métaux critiques piloté par l’État et adossé à la DGA, qui permettra de sécuriser les approvisionnements et de répondre aux besoins de notre BITD. La mobilisation du budget de l’État doit y contribuer.
Mme Olga Givernet (EPR). Pour toutes ces raisons, notre groupe, Ensemble pour la République, votera pour la stratégie de défense nationale que vous proposez, monsieur le premier ministre. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR.)
M. Christophe Marion (EPR) (EPR). « La paix, la paix, la paix » : au lendemain des accords de Munich, ces mots répétés à l’envi se lisaient dans les yeux de tous les Français et sortaient joyeusement de toutes les lèvres. Pourtant, ce pacifisme qui irriguait une nation encore meurtrie par les séquelles de 14-18 n’a pas empêché une quasi-unanimité parlementaire, dès lors qu’il s’est agi d’augmenter les crédits militaires.Rendons hommage au Front populaire d’avoir soutenu cet effort à travers l’emprunt « Défense nationale » ou la création du futur Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) ! Rendons hommage à la clairvoyance des députés qui, au cœur des sombres années 1930, ont su dépasser les clivages partisans.
M. Christophe Marion (EPR). Même le Parti communiste vota l’ensemble des crédits du programme Daladier. Les députés qui s’abstinrent le faisaient uniquement par volonté politicienne de s’opposer à Blum, et je sais que nous sommes, aujourd’hui, à l’abri de telles postures, qui ne seraient pas à la hauteur du moment.
M. Christophe Marion (EPR). Voici, au fond, ce que nous apprend l’histoire de notre pays : on peut vouloir la paix et voter des crédits militaires en augmentation, justement parce que l’on défend la paix, dans un monde devenu instable et dangereux. Bercés par « la fin de l’histoire » de Fukuyama, nous pensions vivre une ère durablement pacifiée, mais chaque jour qui passe ressemble désormais à un réveil brutal – la semaine dernière encore, paraissait la nouvelle national security strategy. Ce réveil conduit à une prise de conscience salutaire qui commence déjà à porter ses fruits : nos voisins augmentent leur effort militaire et le plan ReArm Europe a vu le jour au sein de nos institutions européennes.La France, héritière du général de Gaulle, ne saurait apparaître comme niant l’urgence des défis sécuritaires et géopolitiques. Alors oui, cette surmarche de la LPM est un budget de rupture ! Mais elle est surtout un budget pour nos militaires : pour celles et ceux qui, en cet instant, font vivre au sein d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins et dans le plus grand secret notre politique de dissuasion ; pour nos soldats qui, au sein du bataillon multinational franco-britannique en Estonie, assurent la sécurité du flanc est de l’Europe ; pour notre BITD, qui est prête à relever les défis gigantesques qui s’imposent à elle ; pour nos ingénieurs de la DGA ou de l’Agence de l’innovation de défense (AID), qui préservent la paix en préparant le futur.Ce sont eux qui explorent les nouveaux champs de conflictualité – l’espace exoatmosphérique, les grands fonds marins, la très haute altitude ou le cyberespace ; eux qui développent avec agilité les technologies de rupture pour conserver notre avance stratégique ; eux, encore, qui préparent l’équipement du soldat du futur, notamment les munitions téléopérées ; eux, enfin, qui développent des approches plus agiles visant à valider rapidement les concepts, à mesurer leur efficacité et à orienter leur conception pour un déploiement à grande échelle.Commandement du combat futur, programme Radar, Battle Lab Terre (BLT), sans même parler des régiments et des soldats eux-mêmes, qui sont des innovateurs de première ligne, forment un écosystème de l’innovation, que soutient la surmarche de la LPM.Ne nous y trompons pas : notre débat n’est pas seulement budgétaire ou technique. Il s’adresse à la nation tout entière ; il est le point d’orgue de sa résilience. Les paroles qui résonnent dans cet hémicycle sont entendues par les jeunes engagés dans les préparations militaires ou les classes défense au cœur de nos territoires. Nos paroles sont entendues par les fiers ouvriers de MBDA à Selles-Saint-Denis et par ceux de Turgis & Gaillard, qui peaufinent le drone Male Aarok dans ma circonscription. Elles le sont, enfin, par les anciens combattants, par les citoyens, par les écoliers, qui rendent fidèlement hommage, lors des cérémonies patriotiques, à celles et ceux qui sont morts pour la France. Car une nation, chers collègues, repose sur le souvenir des sacrifices qui ont été consentis hier, mais elle repose aussi, et surtout, sur les efforts que nous sommes prêts à consentir aujourd’hui et que nous accepterons demain.Ce budget, c’est l’effort que nous acceptons aujourd’hui, en mémoire des sacrifices passés, pour garantir l’efficacité de notre dissuasion nucléaire et conventionnelle, maintenant et à l’avenir. Notre vote adressera trois messages à nos compétiteurs internationaux qui suivent une logique d’affirmation de puissance. Oui, nos armées sont fortes aujourd’hui, elles le seront encore davantage demain ; oui, notre classe politique est soudée ; oui, la France est prête – et malheur à celui qui croit pouvoir désunir notre peuple, lorsqu’il sait la patrie en danger !Je conclurai mon propos en citant le député de Kérillis s’adressant à Daladier, qui revenait des négociations de Munich : « notre devoir à nous, […]représentants du peuple, n’est pas de suivre les enthousiasmes certes compréhensibles mais parfois inconsidérés des foules, il est de leur rappeler les dures leçons de l’expérience historique et les dures réalités de la vie courante. [...] Car, si vous voulez redresser la situation, ce ne sont pas les illusions trompeuses qu’il faut déverser dans le cœur des Français, c’est la vérité qu’il faut leur montrer. »Ce débat, ce budget, c’est la vérité que nous montrons, loin des postures et des « illusions trompeuses ». (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR et sur plusieurs bancs du groupe Dem.)
Mme Danielle Brulebois (EPR) (EPR). Je souhaite d’abord vous remercier, monsieur le premier ministre, de nous consulter sur un sujet aussi crucial que l’augmentation des moyens alloués à nos armées. Cette consultation est d’autant plus importante dans un contexte de débat budgétaire confus, qui a vu certains députés rivaliser d’imagination pour inventer des milliards de nouvelles taxes, annuler des crédits ou créer de nouvelles charges, faisant perdre toute cohérence et tout sens au projet de loi de finances.C’est un moment de vérité qui nous impose de choisir notre camp : pour ou contre un budget pour la France ?
Mme Danielle Brulebois (EPR). Pour ou contre la protection de notre nation et de ses enfants ?
Quelques députés du groupe EPR. Pour ! Évidemment pour !
Mme Danielle Brulebois (EPR). Alors que Donald Trump menace de lâcher l’Ukraine et l’Europe contre laquelle ses diatribes se font de plus en plus violentes, au plus grand bonheur de Vladimir Poutine et alors que certains partis de l’hémicycle conservent leur indulgence à l’égard du Kremlin,…
Mme Danielle Brulebois (EPR). …ce vote mettra au jour les positions de chacun et révélera qui sont les vrais patriotes. Il est en effet indispensable d’augmenter le budget de notre défense pour préserver notre nation du péril le plus grave : la guerre. Alors qu’elle fait rage à nos portes, que les équilibres géopolitiques vacillent, que l’Otan s’affaiblit, que Trump se joint à Poutine pour affaiblir l’Europe et rêve de la vassaliser, nous devons, en tant que représentants de la nation, soutenir sans réserve notre défense nationale. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR.)La France, nation souveraine et indépendante, doit tout faire pour tenir son rang d’armée la plus puissante de l’Union européenne et pour préserver ses précieux atouts : une armée professionnelle engagée, respectée, technologiquement avancée et dotée d’équipements de pointe, une force navale puissante, une force nucléaire stratégique et un savoir-faire industriel français qui s’impose comme une référence dans un large spectre capacitaire.Depuis 2017, nous avons doublé le budget militaire. Monsieur le premier ministre, sous votre impulsion, nous avons fait les bons choix au bon moment. Il était temps, après des décennies d’abandon de nos armées ! Comme l’a reconnu le chef d’état-major des armées, le général Mandon, nos armées reviennent de très loin.Dans le contexte actuel, elles méritent – et attendent – un signal encore plus fort : en l’occurrence, une hausse de 6,7 milliards d’euros en 2026, qui puisse s’inscrire sur le long terme. Une augmentation de 36 milliards entre 2026 et 2030 permettra de donner, et c’est essentiel, la lisibilité, la visibilité et la stabilité indispensables pour développer notre outil de production et pour innover dans un contexte de rupture technologique totale.Les géants de l’industrie de la défense ne sont pas les seuls concernés. De très nombreuses PME et TPE sous-traitent en effet dans toute la France, dans des départements comme le Jura – où une industrie civile et diversifiée d’excellence se prépare à prêter main-forte à l’industrie de défense. De tels investissements auront donc un double bénéfice : ils permettront d’augmenter l’activité économique et auront un effet géopolitique de dissuasion qui nous préparera à l’éventuel désengagement américain du théâtre européen.Par ailleurs, le président de la République…
Mme Danielle Brulebois (EPR). …a annoncé le déploiement d’un service militaire volontaire, opérationnel dès 2026. Il renforcera le lien entre la nation et ses armées et offrira aux jeunes volontaires une formation civique et militaire de qualité. Il faut aussi encourager les autres formes d’engagement : la réserve opérationnelle, qui permet à des civils de s’engager aux côtés de nos militaires, ou encore les classes de défense, qui favorisent l’appropriation des valeurs républicaines et développent la culture de l’engagement chez les jeunes. Enfin, l’investissement dans l’industrie de défense, accessible aux particuliers grâce à des fonds spécifiques, est également une forme d’engagement citoyen.Chers collègues, notre responsabilité est claire. Tout renoncement nous mettrait en danger face à ces défis qui touchent à nos intérêts vitaux et à la survie de notre pays. Ce que nous allons voter ne sera pas un effort de guerre mais un investissement pour la paix. En effet, ce n’est pas la guerre que nous voulons ; nous voulons la paix. Et la meilleure façon de la garantir consiste à disposer d’un appareil de défense prêt, performant, autonome et souverain.Je souhaite pour finir rendre hommage à nos soldats, à nos réservistes, à nos industriels et à tous ceux qui, chaque jour, œuvrent pour la sécurité de notre pays. Que leur engagement et leur sens du devoir nous inspirent et nous conduisent à l’unité nationale autour de nos forces armées et de notre République ! Nous voterons donc pour l’augmentation du budget de la défense : nous vous invitons à faire de même. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem.)
M. Lionel Vuibert (NI) (NI). Depuis quatre ans, la haute intensité est revenue sur le continent européen et rappelle à la France qu’un pays qui veut rester maître de son destin doit investir durablement dans sa défense. La stratégie engagée, renforcée par la LPM 2024-2030, répond à cette exigence et je la soutiens pleinement. Cet effort doit être maintenu dans les prochains budgets car la défense est un engagement de longue durée qui repose sur nos forces armées, sur nos capacités et sur la vitalité de nos territoires.Cette stratégie a une dimension locale, sur laquelle j’insisterai. Elle existe partout où nos régiments montent en capacité et où nos entreprises s’engagent. Dans les Ardennes, nous le constatons clairement. Depuis deux ans, le 3e régiment du génie bénéficie de cette dynamique, avec l’arrivée d’équipements nouveaux, la modernisation des infrastructures, la consolidation de ses effectifs et l’adaptation de ses capacités aux exigences de la haute intensité. L’exercice Ardennes 2025 – avec ses manœuvres multimilieux, une efficace coopération franco-belge et la mobilisation de centaines de soldats en conditions réelles – l’a bien montré. Les habitants du territoire l’ont vu : l’armée s’entraîne au contact du terrain et au contact de la nation, comme doivent le faire des forces prêtes à affronter les défis de demain. Ces investissements ne profitent pas seulement au régiment. Ils irriguent aussi tout un territoire en renforçant son attractivité, en dynamisant son tissu économique et en nourrissant la fierté collective. C’est pour toutes ces raisons que cet effort doit se poursuivre dans les années à venir.La défense est aussi soutenue par nos entreprises. J’affirme là encore avec conviction que les forces vives des territoires sont indispensables à la souveraineté du pays. Dans les Ardennes – comme dans la Marne, madame la ministre des armées –, depuis trois ans, des PME industrielles ont décidé de se regrouper afin de mutualiser leurs compétences et d’investir ensemble pour répondre aux besoins de nos forces au sein du groupement Armytec 3D.Nous voyons ainsi émerger dans nos territoires une nouvelle génération d’équipements conçus pour répondre directement aux besoins du terrain. L’exemple le plus significatif est celui du Trekkady – un porte-charge robuste, simple d’emploi, capable de transporter de 30 à 40 kilogrammes pour soulager les soldats en opérations. Initialement conçu par un militaire, il a été développé avec l’aide du groupement Armytec 3D.Dans le même esprit, deux sous-officiers du 3e régiment du génie ont récemment mis au point, avec le concours d’une entreprise ardennaise, un drone de détection d’explosifs permettant d’identifier les mines et les pièges à distance, sans exposer les sapeurs. Cette solution légère, peu coûteuse et déjà primée, prouve que l’innovation peut naître au plus près du terrain et qu’elle s’appuie sur des compétences industrielles locales pour répondre concrètement aux besoins de nos armées. C’est ce que doit être une base industrielle de défense : elle doit être vivante, réactive, agile, capable d’industrialiser rapidement une idée issue du terrain et d’en faire un équipement fiable pour nos forces.Monsieur le premier ministre, madame la ministre, mes chers collègues, notre crédibilité stratégique repose sur cette cohérence d’ensemble : une stratégie nationale assumée dans la durée, des moyens budgétaires à la hauteur, des armées qui s’entraînent aux réalités des menaces, des territoires qui mettent leurs compétences au service de la défense, des régiments qui, comme le 3e régiment du génie, entraînent tout un bassin dans leur dynamique, et enfin, des entreprises qui innovent et investissent pour répondre aux besoins de nos forces.C’est pour tout cela que nous devons maintenir notre effort et garantir, dans les prochains budgets, la continuité de cette ambition. Nous devons préserver un niveau d’investissement qui permette à la France de rester forte, autonome et crédible. C’est cette cohérence-là que je veux soutenir et cette ambition-là que nous devons maintenir. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR. – Mme Sophie Mette applaudit également.)
M. Jean-Michel Jacques (EPR). Face au retour de la guerre en Europe, à la fragmentation de l’ordre international, à la multiplication des menaces qui se superposent, chacun d’entre nous a conscience de l’importance de nos armées pour nous protéger, préserver notre prospérité, défendre notre liberté et garantir la paix. Face aux nouveaux défis qui s’imposent à nous, la nation doit faire bloc aux côtés de son armée. Et nous, parlementaires, devons plus que jamais agir en responsabilité : il nous appartient d’adopter un budget pour notre défense et d’éviter de porter un coup d’arrêt brutal à notre effort de réarmement.Si nous n’adoptons pas le projet de loi de finances pour 2026, cela se traduirait par le renoncement aux 6,7 milliards d’euros d’investissements supplémentaires prévus pour notre défense – une hausse indispensable à l’heure où la France doit pouvoir compter sur une armée solide et efficace.Or l’effort budgétaire entamé dès 2017 sous l’impulsion du président de la République, chef des armées, doit continuer. Nos efforts, conduits successivement par Florence Parly, Sébastien Lecornu et désormais Catherine Vautrin, nous ont permis d’entamer la transformation de notre outil défensif et, en dix ans, de doubler le budget de la défense ! Ces efforts ont également soutenu notre ambition constante de garantir à la France son autonomie d’analyse, de décision et d’action en tout lieu et en tout temps ; de conserver une dissuasion nucléaire robuste et crédible ; et de renforcer son statut de puissance d’équilibre et de nation-cadre pour d’autres pays.Soyons bien conscients que, dans cette période critique, l’absence d’union nationale autour du budget de nos armées aurait des conséquences sur le temps long. En effet, la défense nationale ne se construit pas d’un claquement de doigts mais par une programmation cohérente et régulière.Mes chers collègues, face aux bouleversements géostratégiques, la classe politique française doit prendre ses responsabilités pour protéger les Français. L’ère qui s’ouvre nous impose de dépasser les clivages politiques et d’agir dans l’intérêt supérieur de la nation. Au-delà des partis, nous devons défendre la patrie.
M. Jean-Michel Jacques (EPR). Oui, mes chers collègues, alors que nous devons continuer à moderniser notre dissuasion nucléaire, il nous faut aussi renforcer les équipements de nos armées par plus de frégates, plus de Rafale et plus de munitions. Il faut intensifier nos efforts dans les domaines du spatial, du quantique, de l’intelligence artificielle, de la dronisation, de la lutte antidrones, de la défense sol-air, de la très haute altitude, de la guerre électronique, de l’artillerie et du feu dans la profondeur. Nous devons continuer à agir en faveur des conditions de vie de nos valeureux soldats, du personnel civil de la défense et de leurs familles, et donner plus de visibilité aux entreprises de la défense qui irriguent nos territoires. Enfin, il nous faut poursuivre nos efforts pour permettre à nos concitoyens de s’engager dans l’armée de la nation, sous la forme du service national ou de la réserve. (Mme Danielle Brulebois applaudit.)
M. Jean-Michel Jacques (EPR). Pour conclure, la défense de la nation exige une mobilisation large des militaires, des entrepreneurs, des services de l’État, des citoyens et des élus. Gardons le cap ! Soyons conscients de notre force, et soyons fiers de notre armée et de nos soldats ! Mes chers collègues, soyons à la hauteur des enjeux : je fais le vœu qu’ensemble, depuis tous les bancs de l’hémicycle, nous garantissions à la France un budget pour sa défense. En avant ! Vive l’armée française, vive la République, et vive la France ! (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, DR et HOR ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC. – Mme Delphine Batho applaudit également.)
Mme la présidente (EPR). La parole est à M. le président de la commission des affaires étrangères.
M. Bruno Fuchs (DEM). Une armée forte est le meilleur garant de la paix, car elle rend la guerre trop risquée pour l’adversaire. Cette affirmation de Charles de Gaulle résume en une phrase l’enjeu de nos débats cet après-midi. Oui, chers collègues, nous sommes tous profondément attachés à la paix, particulièrement celle et ceux qui, comme les Alsaciennes et les Alsaciens, ont payé un lourd tribut à sa défense. Des dizaines de fois par an, dans ma circonscription de Mulhouse, des cérémonies nous réunissent autour des monuments aux morts, où l’on rend hommage à trois, quatre, parfois cinq membres d’une même famille morts pour la France.Depuis quatre-vingts ans, ces sacrifices n’ont pas été vains : ils nous ont permis, génération après génération, de vivre dans la paix. Le nouveau désordre mondial fait peser sus nos concitoyens, sur la France et sur l’Europe, de nouvelles menaces.
M. Bruno Fuchs (DEM). L’invasion de l’Ukraine a montré que les conflits d’ampleur n’appartenaient pas au passé. Elle a souligné l’importance de disposer de stocks, de capacités industrielles réactives et d’armées robustes. Les pays européens, de l’Allemagne à la Pologne, ont pris acte de cette funeste évolution.Les nouvelles formes de conflits hybrides dépassent largement les cadres traditionnels de conflictualité. Nous sommes désormais confrontés à une dynamique mondiale complexe, où le nouvel ordre transforme profondément la nature même des risques. Il est impératif que notre stratégie de défense prenne pleinement en compte cette réalité.Au-delà de l’Europe, la montée en puissance de nouveaux acteurs, l’instabilité au Proche et au Moyen-Orient, ou encore la multiplication des cyberattaques, attestent que le monde est entré dans une ère où la force, qu’elle soit militaire, numérique ou informationnelle, redevient un instrument majeur des relations internationales.Dans ce contexte, la France doit faire évoluer sa stratégie. Pour peser dans l’équilibre européen et honorer ses alliances, elle doit multiplier ses efforts. Être indépendant, comme nous le sommes, exige des moyens financiers à la hauteur de nos ambitions. Notre assemblée a déjà pris acte de cette situation en adoptant de manière consensuelle la loi de programmation militaire pour les années 2024 à 2030. Il s’agit à présent de concrétiser les engagements et de voir plus loin.Les annonces récentes de l’exécutif vont dans ce sens. Renforcement des capacités industrielles, augmentation des effectifs, efforts sur les munitions et soutien à la filière de défense : tout cela répond à un impératif. La France doit s’adapter à un monde en mutation rapide et imprévisible. Le président de la République a insisté sur la nécessité d’aller plus loin que la LPM pour maintenir la trajectoire capacitaire, soutenir l’économie de guerre et accélérer les programmes prioritaires. Ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité stratégique.Approfondir notre effort de défense, comme le font de nombreux autres pays, ne revient aucunement à céder à une logique de militarisation. Bien au contraire, c’est reconnaître que la paix, aujourd’hui, se protège activement. Dans un monde instable, la France doit pouvoir compter sur des armées prêtes, modernes et capables de faire face à l’imprévu. C’est là tout le sens de la LPM 2024-2030, mais aussi des annonces publiques du Président et du gouvernement : accélérer, renforcer, anticiper.Parce que la sécurité des Français se construit maintenant, et non dans l’urgence du lendemain, il nous revient désormais à nous, parlementaires, de traduire ces intentions et cette stratégie en actes. Cela passe, à court terme, par l’adoption du budget 2026, qui entérine l’augmentation des moyens dévolus à nos armées, conformément à la trajectoire définie par la LPM.Nous voilà donc à l’heure des choix. Le gouvernement a assumé ses responsabilités, la commission des affaires étrangères également, en donnant un avis favorable à l’adoption des crédits de la mission Défense…
M. Bruno Fuchs (DEM). À chacun d’entre nous, à présent, de se prononcer avec lucidité et responsabilité. Il y va de l’avenir de notre défense nationale et de notre capacité collective à protéger nos concitoyens, la France et l’Europe, mais aussi notre vision du monde, une vision multilatérale d’un monde d’État de droit et de libertés publiques. Soyons à la hauteur, comme vient de le dire le président de la commission de la défense. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem.)
Mme la présidente (EPR). La parole est à M. le président de la commission des affaires européennes.
M. Pieyre-Alexandre Anglade (EPR). Notre débat de ce jour se déroule dans un contexte où les enjeux sécuritaires n’ont jamais été aussi cruciaux pour la France et l’Europe depuis la fin de la guerre froide, voire depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Vous avez rappelé en préambule, monsieur le premier ministre, à très juste titre, les nombreuses menaces qui pèsent sur notre pays et sur notre continent, mais soyons lucides, il ne s’agit plus seulement de menace, car la guerre est en Europe et le conflit ne s’arrête pas à l’Ukraine. C’est tout le continent qui est mis au défi par la Russie, laquelle ne fait plus aucun mystère de son hostilité à l’égard des Européens.Pour ceux qui se voilent la face et qui préfèrent incriminer notre pays ou l’Union européenne – il y en a eu quelques-uns cet après-midi –, en dépit des campagnes de désinformation, des attaques cyber, des drones qui survolent nos emprises, des actions de sabotage dont l’ensemble des pays européens, y compris la France, sont la cible chaque semaine, il suffit de lire ou d’écouter les idéologues du régime, qui révèlent au grand jour le vrai dessein du président russe.Par exemple, la revue La Vie internationale, publiée par le ministère des affaires étrangères de la Russie, a fait paraître en octobre un article au titre on ne peut plus clair : « Tout brûler jusqu’à la Manche ? Quelles garanties de sécurité efficaces à l’heure d’un affrontement historique entre la Russie et l’Occident ». Autre exemple évocateur, celui de Sergueï Karaganov, personnalité du régime russe, qui murmure, paraît-il, souvent à l’oreille de Vladimir Poutine, et qui déclarait, il y a cinq jours de cela : « Cette guerre a déjà commencé. Simplement, nous ne l’appelons pas encore ainsi. Notre véritable adversaire est bien l’Europe […]. » Tout est là, tout est dit.L’autre grand défi auquel nous sommes confrontés, vous l’avez dit, monsieur le premier ministre, c’est l’incertitude liée au changement de posture de notre partenaire historique, les États-Unis d’Amérique. Soyons lucides, là aussi : nous, Européens, sommes seuls face aux menaces et aux empires. Comment en effet faire confiance à Donald Trump, J.D. Vance et Steve Witkoff, plus occupés à faire du business avec Moscou, à dealer leurs intérêts personnels, qu’à défendre ceux de leurs alliés et partenaires ?À Munich, en février dernier, nous avons vu la relation transatlantique se fracturer. Nous avons eu, plus récemment, connaissance du prétendu plan de paix américain, qui ne propose rien d’autre qu’une reddition de l’Ukraine. Cette semaine, nous avons découvert la nouvelle stratégie de défense américaine, qui marque une volonté d’ingérence directe dans nos démocraties. À cet égard, les intentions de l’administration Trump sont très claires : soutenir les partis nationalistes européens, pour ensuite nous diviser, puis nous affaiblir, et enfin démanteler l’Union européenne. Ce constat doit nous amener à regarder la situation en face – elle est limpide. Le président Trump et le président Poutine se rejoignent dans une même volonté de démanteler l’Union européenne ou d’affaiblir le projet européen.
M. Pieyre-Alexandre Anglade (EPR). Pour ce faire, ils comptent sur leurs relais en Europe. Nous observons dans tous les pays européens la collusion entre les partis nationalistes et populistes et ces puissances qui veulent nous soumettre. La France n’échappe évidemment pas à cette réalité. Nous savions que le Rassemblement national était la courroie de transmission de la Russie de Vladimir Poutine – une commission d’enquête à l’Assemblée nationale l’a étayé. (Mme Delphine Batho applaudit. – « Oh ! » sur les bancs du groupe RN.)
M. Pieyre-Alexandre Anglade (EPR). Il est désormais aussi le principal relais de l’idéologie Maga puisqu’aujourd’hui, nous découvrons les propos du président du Rassemblement national, Jordan Bardella, qui depuis Londres a expliqué que la stratégie de sécurité américaine, laquelle propose l’ingérence en Europe, était une bonne stratégie. (« Oh là là ! » sur les bancs du groupe RN.) Voilà le véritable projet du Rassemblement national, un jour soumis à Moscou, le lendemain à Washington. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem. – Mme Delphine Batho et M. Gérard Leseul applaudissent également.)Et cet après-midi, dans les propos de Mme Le Pen, toujours plus prompte à reprendre le narratif de ceux qui nous menacent qu’à défendre notre pays, il y avait encore comme un goût de soumission devant les tyrans de ce monde. (Exclamations sur les bancs du groupe RN.) Vous avez eu en effet dans votre intervention les mots les plus durs pour la France et pour l’Europe, mais pas un mot contre ceux qui quotidiennement menacent la France et la sécurité des Français. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem. – Mme Delphine Batho et M. Gérard Leseul applaudissent également. – Exclamations sur les bancs du groupe RN.) Vous étiez au mieux dans une forme de déni, au pire dans ce qu’il faut bien qualifier de compromission avec ceux qui veulent nous affaiblir.
M. Pieyre-Alexandre Anglade (EPR). C’est pourquoi, monsieur le premier ministre, face à toutes les menaces qui pèsent sur notre continent, il nous faut rapidement agir avec nos partenaires européens.
M. Pieyre-Alexandre Anglade (EPR). L’Europe n’a pas d’autre choix que celui de la puissance. C’est ce que le président de la République, Emmanuel Macron, répète inlassablement depuis 2017 : il alerte sur le nécessaire réarmement de notre pays et de l’Europe. Votons ces crédits et allons ensemble sur ce chemin pour préserver un continent libre, prospère et en paix pour les décennies à venir. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR et sur plusieurs bancs du groupe Dem. – M. Joël Bruneau applaudit également.)
Mme la présidente (EPR). La parole est à M. le président de la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire.
M. Éric Coquerel (LFI-NFP). Le gouvernement nous appelle à débattre et à voter à propos de ce qu’il appelle sa « stratégie de défense nationale ». D’abord, j’aimerais tout de même m’interroger sur les termes du débat. Le premier ministre parle d’une stratégie nationale. En quoi défend-elle nos intérêts nationaux ? Quel est l’objectif ? Voilà la question à poser, plutôt que d’énumérer des mesures techniques qui donnent l’apparence de l’expertise. Le vrai débat n’a pas lieu : il est ouvert et clos illégitimement par un général par voie de presse. Monsieur le premier ministre, avant de livrer la feuille de route d’un ministre des armées, j’attendrais d’abord un discours de premier ministre devant cette assemblée, un discours sur la stratégie : la France prépare-t-elle la guerre ou la paix ? Qui en décide ?On peut aussi s’interroger sur les raisons d’être d’un débat sur ce sujet, à ce moment précis. Si ce budget n’est pas voté, le gouvernement devra recourir à la loi spéciale et l’augmentation des dépenses militaires n’adviendra pas. Ce débat est donc une manière déguisée d’imposer à l’Assemblée une pression, afin qu’elle vote le budget du gouvernement. Remarquez que la question d’un tel débat sur l’écologie ne se pose visiblement pas, puisque le gouvernement en baisse le budget de 3 milliards d’euros – alors que le dérèglement climatique est un danger mortel dont on ne peut douter, à moins d’être climato-inconscient, voire climatosceptique. (M. Emmanuel Mandon s’exclame.)Il y a deux raisons plus profondes qui expliquent la tenue de ce débat. La première, c’est qu’en plein virage autoritaire, les États-Unis enjoignent à l’Europe de s’aligner plus que jamais sur leurs intérêts. Donald Trump a besoin de relancer l’industrie américaine ; il exige donc, par l’intermédiaire de l’Otan, des dépenses militaires non plus de 2 %, mais de 3,5 % du PIB. La France obéit : l’augmentation des dépenses militaires serait finalement de 6,7 milliards en 2026 – 6 milliards une fois tenu compte de l’inflation.La seconde raison, c’est que la politique de l’offre est un échec industriel. Le gouvernement espère donc, comme le font nos voisins allemands, relancer ce qu’il reste d’industrie en France en produisant des armes – tout cela après avoir laissé dépérir les industries automobile et de transition énergétique, alors qu’il a abandonné la chimie de défense avec Vencorex et risque d’abandonner l’acier en refusant la nationalisation d’ArcelorMittal France, pourtant votée par l’Assemblée nationale. Même si on admettait votre logique – et cette assemblée sait que j’en suis bien loin –, rien ne nous dit en quoi elle permettrait de concurrencer l’effort autrement massif de l’Allemagne qui se réarme, ce qui n’est par ailleurs pas pour me rassurer.Ensuite, que financent ces 6 milliards d’euros ? Pour 2026, la loi de programmation militaire prévoyait 3,2 milliards supplémentaires. Sous la pression des États-Unis, Emmanuel Macron rajoute 3,5 milliards, ce qui nous amène à 6,7 milliards – je le répète, seulement 6 milliards en tenant compte de l’inflation. Mais il annonce ensuite un service national qui coûterait plus de 2 milliards, selon ses propres mots. Et là, c’est le flou : ces 2 milliards sont-ils inclus dans le montant révisé quelques mois plus tôt, ou s’y ajoutent-ils ? On n’en sait rien. Même les militaires s’interrogent. Ces 6 milliards suffisent-ils à financer tout le rutilant catalogue que vous avez annoncé plus tôt, monsieur le premier ministre, ou bien vont-ils seulement éponger des dépenses engagées par le passé ?Face à tout cela, il y a bien une vision alternative des choses : une vision où on a le courage politique, la responsabilité climatique et le bon sens industriel de reconnaître que les besoins de la France sont d’abord écologiques avant d’être militaires, et où la France, sans être neutre, est non alignée, au lieu d’être inféodée à des régimes écocidaires, russes ou américains, qui font la guerre.
M. Éric Coquerel (LFI-NFP). Face à tout cela, il y a une vision alternative de la politique internationale, qui ne repose pas sur la course aux armements, mais sur la responsabilité par la solidarité et la diplomatie. On peut tout à fait ne pas baisser les crédits de l’aide publique au développement de 52,3 % en deux ans et à périmètre constant.
M. Éric Coquerel (LFI-NFP). On peut tout à fait ne pas baisser de 154 millions d’euros en deux ans les moyens de la diplomatie. Et on peut tout à fait ne pas augmenter de plus de 6 milliards en seulement un an les crédits de la mission Défense.Pour conclure, je rappelle que 6 milliards d’euros, c’est l’équivalent de deux tiers des coupes budgétaires projetées par le gouvernement pour 2026. C’est même exactement le montant des coupes prévues l’an prochain dans les missions Écologie, Travail et Logement, qui sont parmi les plus atteintes en valeur.On peut déjà s’interroger sur le bien-fondé de cette hausse des dépenses militaires mais, dans tous les cas, elle ne peut se faire sur le dos des autres budgets de l’État. Il est crucial que tout le monde comprenne bien la direction dans laquelle l’exécutif nous entraîne avec son discours et son budget.Le capitalisme a sans cesse besoin de débouchés et quand il produit principalement des armes, le débouché, c’est le champ de bataille. J’ai l’impression que nous sommes à la veille d’une période qui rappelle les prémices de la première guerre mondiale. Reste à savoir quelle voie entend ouvrir la France et par conséquent quel rôle elle entend donner à sa défense : la paix ou la guerre ? La raison ou le chaos ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et sur plusieurs bancs du groupe GDR.)
Mme la présidente (EPR). La parole est à M. Philippe Juvin, rapporteur général de la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire.
M. Philippe Juvin (DR). Nous débattons de la garantie de la paix en Europe et de la capacité de la France à affronter un monde qui est redevenu dangereux. Ce sujet devrait dépasser nos clivages.Mais avant de parler de budget, permettez-moi de revenir, parce que c’est lié, sur les critiques qui ont succédé aux propos du général Mandon il y a quelques semaines de cela. Qu’a dit le général Mandon ?
M. Philippe Juvin (DR). Il a simplement dit que, pour se défendre, il fallait des moyens et c’est justement ce dont nous allons parler aujourd’hui. Mais il a dit qu’il fallait aussi un esprit de défense et c’est au moins aussi important. Sans volonté de se défendre, c’est-à-dire d’affirmer que notre souveraineté est la condition de notre liberté et que nous tenons avant tout à notre liberté, peu importe le nombre de chars, d’avions, de drones que nous serons capables d’aligner, parce que nous aurons déjà perdu.Qu’a dit le général Mandon ? Il a dit que nous devions être prêts matériellement, mais aussi moralement. Si tu veux la paix, prépare la guerre. (« Oh ! » sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)Venons-en maintenant au débat budgétaire. Trois points : premièrement, l’Europe et la France doivent désormais construire une capacité de défense capable d’exister avec moins de soutien américain ; deuxièmement, nous devons comprendre que la guerre a changé et apprendre de l’Ukraine, mais aussi de la Chine, pour comprendre les évolutions technologiques ; troisièmement, nous avons besoin à la fois de la technologie et de la masse.Tout cela exige un outil complet, pas un outil qui bouche des trous. Nous devons être capables de combiner les forces classiques – le fantassin, le blindé, la marine, l’aviation – avec les champs émergents – le cyber, le spatial, l’informationnel, la robotique, la longue portée, les munitions rodeuses, les datas. Dans ce contexte, le budget 2026 sera d’une importance capitale.Les crédits de la mission Défense hors pensions atteindront 57,1 milliards d’euros, soit une hausse de 6,7 milliards. C’est donc une trajectoire supérieure à celle prévue dans la LPM. Nous parlons donc d’une surmarche inédite de 3,5 milliards d’euros, qui vient s’ajouter à la marche normale de 3,2 milliards pour 2026. Pourquoi une telle accélération ? Parce que nous n’avons plus le luxe du temps long stratégique. Nous n’avons plus le luxe d’attendre.Cette hausse se traduira très concrètement par un renforcement des programmes structurants. Le programme 146 Équipement des forces concentrera l’essentiel de l’effort : avec 62 % de la hausse des crédits, il atteindra 22,9 milliards en crédits de paiement.L’année 2026 devra marquer un rattrapage capacitaire vital concernant les stocks de munitions, les drones, la défense sol-air et les investissements spatiaux. C’est nécessaire ; nous l’avons appris de la guerre en Ukraine. La dissuasion nucléaire demeure un poste structurant, avec 6,1 milliards en crédits de paiement pour poursuivre la modernisation de ses composants et pour assurer la continuité des programmes. C’est en effet la recherche d’aujourd’hui, particulièrement dans le domaine nucléaire, qui fait l’armement de demain.Les grands programmes d’armement absorberont à eux seuls 80 % de la hausse des crédits du programme 146. Nous n’aurons pas de défense sans une modernisation profonde de l’outil industriel ni de sa capacité à produire davantage et plus rapidement. Je le répète : nous avons besoin à la fois de technologie et de masse.Enfin, le budget 2026 sera un budget de recrutement, de maintien des forces en conditions opérationnelles et d’entraînement.La question est simple : pouvons-nous nous permettre de ne pas nous réarmer alors tout le monde le fait ? Vous êtes nombreux à l’avoir souligné. L’absence de loi de finances aurait un impact direct sur nos capacités industrielles et sur nos forces et donc sur la sécurité même du pays. La question peut se résumer ainsi : serons-nous prêts le jour où, malheureusement, un grand péril surviendra ? L’histoire nous montre combien il en coûte de négliger l’avenir et de ne pas être prêts. Je repose la question : serons-nous prêts ? Chers collègues, cela dépendra de vous et des moyens que vous accepterez de donner à la France. (Applaudissements sur les bancs du groupe DR et sur quelques bancs du groupe EPR. – M. Lionel Vuibert applaudit également.)
Mme la présidente (EPR). Le débat est clos.Je rappelle que la déclaration du gouvernement fait l’objet d’un vote. Le scrutin est annoncé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.La parole est à Mme la ministre des armées et des anciens combattants.
Mme Catherine Vautrin. Messieurs les présidents de commission, mesdames et messieurs les députés, vos interventions témoignent incontestablement de votre attachement à notre défense nationale. La majorité d’entre vous a évoqué la nécessité absolue de plus d’autonomie, de plus de souveraineté. Monsieur le premier ministre, vous l’avez dit, nous vivons un moment de bascule stratégique : une bascule liée aux incertitudes de l’allié américain ; une bascule à l’Est, où la guerre a ressurgi sur notre continent ; une bascule au Proche-Orient où la situation demeure fragile et peut à tout moment entraîner l’escalade, et une bascule au Sahel, où l’instabilité ne cesse de croître. L’ensemble de ces constats dessinent un monde plus dur, plus brutal.Face à cela, nous n’avons pas d’autre choix que de réagir résolument en poursuivant la montée en puissance de la loi de programmation militaire. Elle consacre un effort de paix, pour que notre pays reste au niveau de ses alliés et de ses compétiteurs mais, surtout, qu’il puisse garantir son indépendance.Je m’associe à l’hommage que vous avez rendu à nos forces, aux femmes et aux hommes qui composent nos armées. Beaucoup d’entre vous ont évoqué la notion majeure de souveraineté. Je le réaffirme avec force devant vous : la politique de défense est incontestablement une compétence souveraine de l’État. Dans notre histoire, le respect de cette notion fondamentale n’a pour autant jamais empêché les alliances. C’est d’ailleurs encore d’actualité aujourd’hui.De la même manière, la dissuasion nucléaire n’a jamais été partagée. C’est une spécificité française et une compétence nationale, dont la doctrine – c’est important – demeure inchangée depuis 1964, malgré la succession des exécutifs. Notre responsabilité aujourd’hui est d’articuler la stratégie de dissuasion, aussi bien navale qu’aéroportée, avec la stratégie de défense conventionnelle. En d’autres termes, notre stratégie d’indépendance va des fonds marins à l’espace. C’est la règle de notre autonomie. Je rappelle que la dissuasion nucléaire est une différence importante avec nos voisins allemands, qui n’en disposent pas.La souveraineté doit être organisée, mais aussi financée. C’est le sens des surmarches, qui permettent notre réarmement et visent à réduire nos dépendances. Nous avons ainsi déjà relocalisé certaines productions, comme la poudre des obus d’artillerie. Nous nous dotons également de moyens pour renforcer notre autonomie d’appréciation de situation. Les satellites et les radars doivent ainsi nous permettre de disposer d’un système souverain d’alerte avancée.Jean-Louis Thiériot a évoqué l’Otan. Oui, la France est un allié fiable, solide et reconnu. La réintégration au sein de la structure de commandement s’est faite dans le respect de nos principes fondamentaux d’indépendance absolue de la dissuasion, de liberté d’appréciation et de liberté de décision. La France défend le renforcement du pilier européen de l’Otan. Notre positionnement est unique. Nous le défendons dans le commandement suprême allié pour la transformation, confié à l’amiral Pierre Vandier à Norfolk et en tant que nation-cadre en Roumanie pour maintenir la paix sur le flanc Est de l’Europe.Comme Natalia Pouzyreff l’a rappelé, parmi les programmes de l’Otan, nous soutenons le programme Purl – Priority Ukraine Requirements Lists – qui permet l’acquisition de matériels avec l’argent des Européens. Ce programme fondamental a toutefois l’inconvénient de ne pas préserver la BITD européenne.Le programme européen pour l’industrie de la défense (Edip) permet des achats en commun de munitions. Il renforce, lui, la capacité de soutien de l’industrie de défense européenne. La préférence européenne est un élément clé et la France ne transige pas, notamment sur les critères de 65 % de composants européens dans les programmes de défense. Nous discutons quotidiennement de ces questions concrètes, qu’il s’agisse du pourcentage des composants européens ou de la conception européenne des programmes de défense.Mme Darrieussecq a évoqué le soutien à nos armées. Il passe par l’amélioration du quotidien, notamment des logements, des personnels et de leurs familles. Nous mesurons tous l’impact des bases de défense sur chacun des territoires hexagonaux et ultramarins dont vous êtes élus, comme celui des industries.Sur les surcoûts opérationnels, la provision s’élèvera à 1,2 milliard d’euros en 2026, contre 750 millions en 2025. Il s’agit d’une consolidation, comme l’a dit Yannick Chenevard, d’autant que l’année 2025 n’a connu aucune annulation budgétaire et que la loi de finances de fin de gestion nous permettra d’aller plus loin.Beaucoup d’entre vous se sont inquiétés des restes à payer. Ils obéissent à un mécanisme qui s’échelonne sur trois ans et demi. Ils sont le résultat des commandes passées par nos armées. La première année, les autorisations d’engagement sont votées. Elles sont ensuite exécutées par des crédits de paiement. Les restes à payer traduisent le montant des commandes payées, soit l’usage des autorisations votées par le Parlement. En d’autres termes, ils illustrent la capacité à exécuter à l’euro près la loi de programmation militaire.Concernant l’activité opérationnelle, l’actualisation de la LPM accompagne le renforcement de nos capacités. Elle prévoit ainsi une augmentation de la qualité et de la quantité de l’entraînement de nos forces. La commission de la défense de l’Assemblée et celle du Sénat nous le demandaient.Le budget 2026 prévoit une hausse de 650 millions d’euros par rapport au budget 2025 pour la préparation opérationnelle, soit un total de 8,5 milliards, parce qu’une armée opérationnelle et efficace est une armée entraînée. L’année 2026 sera l’occasion d’un nouvel et important exercice Orion consacré au combat de haute intensité. Voilà des réponses concrètes !Pour illustrer la soutenabilité et la sincérité de la LPM, je vous donnerai un seul chiffre. Au 30 septembre, la délégation générale de l’armement avait déjà passé des commandes pour un montant de 12,8 milliards d’euros et payé 16 milliards pour des commandes passées.Ce chiffre historique présente un double intérêt : le volume de la commande, bien sûr, mais aussi celui des paiements déjà effectués aux industriels, et qui ruissellent vers l’ensemble de nos territoires. Ce résultat est d’autant plus remarquable que l’exercice 2025 a démarré avec deux mois de retard, après la censure du gouvernement. Malgré cette contrainte, nous avons tenu nos engagements.Notre base industrielle et technologique de défense, forte de 4 200 entreprises et de 220 000 emplois répartis sur tout le territoire, constitue un atout majeur. Les efforts conjoints du ministère de l’économie et des finances et du ministère de l’industrie ont permis d’améliorer les délais de production et de mieux partager la valeur entre les grandes entreprises et leurs sous-traitants, qui doivent – nous y veillons – être pleinement associés non seulement à la commande, mais aussi à la création de valeur, tout comme les territoires concernés.Je souhaite également aborder la question de la frappe dans la profondeur. J’évoquais il y a un instant notre spécificité : disposer d’un armement conventionnel complet et maîtriser l’ensemble de la palette balistique – aérobalistique, balistique terrestre et balistique navalisée. La délégation générale de l’armement travaille sur ce sujet, déjà examiné en comité interministériel, et sur lequel nous irons plus loin pour apporter des réponses très concrètes.S’agissant des infrastructures, l’augmentation des crédits de 2,6 milliards d’euros – soit une hausse de 6 % – bénéficie directement à la préparation des forces. Je pense à la formation, avec l’école des sous-officiers, à l’hébergement, aux quais destinés au programme Barracuda, aux infrastructures du programme Scorpion, mais aussi à la nécessité de disposer à Mayotte d’infrastructures terrestres et d’une base navale où seront déployés des vedettes de gendarmerie, des éléments de soutien et de commandement, neuf à treize intercepteurs dès 2027, ainsi que 520 personnels supplémentaires.Par ailleurs, l’inscription dans ce budget – s’il est voté – d’un porte-avions de nouvelle génération permettrait à la France de conforter son rang de puissance maritime et de renforcer sa présence autour de ses outre-mer. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes EPR et Dem ainsi que sur les bancs des commissions.)En matière d’équipements nouveaux, les drones occupent une place centrale : plus de 600 millions d’euros y seront consacrés en 2026, soit 33 % de plus qu’en 2025. Ce choix s’appuie sur le retour d’expérience du conflit en Ukraine, où plus de 70 % des destructions proviennent des drones. En la matière, les capacités sous-marines et les robots terrestres sont également indispensables. Dans ce domaine, l’innovation est capitale : c’est un état d’esprit, une organisation,…
Mme Catherine Vautrin. …et c’est évidemment de l’argent. C’est pourquoi cette priorité, déjà inscrite dans la LPM, est renforcée dans le cadre des surmarches. Technologies quantiques, armes à effet dirigé, hypervélocité, robotisation : tels sont les armements de demain. (Mme Danielle Brulebois et M. Paul Midy applaudissent.)Il reste que, même avec les meilleurs équipements, rien ne serait possible sans les femmes et les hommes de nos armées. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EPR et Dem. – Mmes Delphine Batho et Dieynaba Diop applaudissent également.) Notre objectif pour 2030 est fixé à 275 000 personnels. Dès 2026, 800 postes supplémentaires seront affectés notamment au cyber et à l’intelligence artificielle. Au total, 40 000 recrutements sont prévus. La formation, dispensée dans soixante-dix écoles et centres, représente 6 millions de journées par an.Nous consacrerons 86 millions d’euros aux mesures catégorielles destinées à renforcer la fidélisation et la fierté d’appartenance. Après les avancées en faveur des militaires du rang et des sous-officiers, les officiers bénéficieront cette année de nouvelles mesures.Dans le domaine du service de santé des armées, l’hôpital de rôle 3 permettra une meilleure stabilisation des blessés.Beaucoup d’entre vous ont évoqué le service national, destiné à rapprocher l’armée et la nation, à renforcer le lien de nos jeunes avec leur pays. Il s’agit d’un service volontaire comportant un mois de formation, suivi de neuf mois de service actif rémunéré. En 2026, il concernera 3 000 jeunes sélectionnés, puis 10 000 en 2030 et 50 000 en 2035.À l’issue de leur service, une partie d’entre eux rejoindra la réserve, dont vous avez rappelé l’importance : 40 000 réservistes en 2024, 48 000 en 2025, 52 000 en 2026. Le service national constituera ainsi un vivier nouveau, composé de jeunes choisis pour leur motivation et leur talent. Ainsi, notre armée reposera sur trois piliers : l’active, la réserve et les volontaires.Enfin, vous avez évoqué le soutien à l’Ukraine. Dès le premier jour, la France s’est tenue à ses côtés. Je pense aux 3 milliards d’euros de matériels cédés – chars, avions, missiles, canons –, à la formation de plus de 19 000 militaires ukrainiens par nos forces et à la mise à disposition de capacités complètes de combat. L’enjeu est désormais de poursuivre ce soutien par des partenariats industriels, afin d’accompagner l’Ukraine vers une paix juste, conforme à sa volonté.Nous déclinons donc concrètement le projet des armées et la surmarche prévue pour l’exercice 2026 de façon cohérente avec la revue nationale stratégique et les retours d’expérience d’Ukraine et des autres théâtres. La programmation budgétaire nous permet de consolider nos capacités fondamentales – entraînement, gestion des effectifs et logistique –, et de renforcer la protection de nos forces et de notre territoire.Une attention particulière est portée à la défense sol-air, à la lutte antidrones, à la lutte anti-sous-marine et aux menaces nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques (NRBC). Nous développons des capacités offensives, augmentons l’approvisionnement en munitions, renforçons la frappe en profondeur et préparons les combats de haute intensité. Nous investissons dans le renseignement, domaine essentiel de notre action, dans le domaine spatial et dans les drones d’observation.Il y va de notre capacité à préserver notre souveraineté et du respect dû à celles et ceux qui s’engagent chaque jour : les femmes et les hommes de nos armées, qui font la fierté de notre pays. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem, sur plusieurs bancs des groupes DR et HOR ainsi que sur les bancs des commissions.)
Mme la présidente (EPR). La parole est à M. le ministre délégué chargé de l’industrie.
M. Sébastien Martin. Comme Catherine Vautrin l’a rappelé à l’instant, de nombreux orateurs ont souligné que ce débat consacré à la défense est aussi un débat sur notre industrie de défense. Celle-ci joue un rôle essentiel dans nos territoires, avec 4 200 entreprises et 220 000 emplois, et ses acteurs doivent répondre à la montée en puissance demandée par la nation.Des industriels s’organisent déjà pour augmenter leurs cadences. Le canon Caesar est désormais livré en quinze mois, contre trente auparavant. Le plan de modernisation des sites industriels français de MBDA vise à accroître encore les capacités de production. Dassault a reconfiguré ses usines pour augmenter les cadences de production des Rafale et Thales a réduit de dix-huit à six mois les délais de fabrication de certains radars.Une loi de programmation militaire présente plusieurs intérêts. Dégagée de la contrainte de l’annualité budgétaire, elle offre une visibilité pluriannuelle aux entreprises. Elle permet de raccourcir les délais administratifs et accélère les commandes. Elle mobilise davantage les mécanismes de préfinancement et de cofinancement, notamment avec l’Union européenne, tout en garantissant notre indépendance stratégique et la préférence européenne, comme l’ont rappelé le premier ministre et la ministre des armées. Ces leviers permettront à notre BITD d’être au rendez-vous et de bénéficier pleinement des moyens supplémentaires qui lui seront alloués.Vous êtes également très nombreux à vous interroger sur la manière dont la direction générale de l’armement, la direction générale des entreprises (DGE) et les services de Bercy peuvent permettre à davantage d’entreprises duales ou purement civiles de contribuer à l’effort industriel de défense.La DGE et la DGA travaillent de concert pour recenser toutes les entreprises civiles susceptibles de répondre aux demandes de production de la BITD ou d’intégrer les chaînes de commande existantes. La DGA a défini une liste d’activités correspondant aux besoins, et la DGE a établi une cartographie des entreprises capables d’y répondre et susceptibles de devenir duales.La DGE et les services économiques des régions ont d’ores et déjà contacté une première liste d’entreprises et identifié une dizaine de projets potentiels, qui feront l’objet de décisions des donneurs d’ordre d’ici à la fin du premier trimestre 2026.J’ai également demandé aux services de Bercy d’identifier, parmi les entreprises en difficulté, celles qui pourraient diversifier leur production. Vous êtes très nombreux à m’avoir saisi directement à ce sujet. Sachez que nous y travaillons, en lien avec les conseils régionaux, afin d’identifier les besoins de formation, notamment dans la filière du soudage. Avec les organisations et les filières professionnelles, il nous appartient d’apporter des réponses au plus près des territoires.Enfin, pour répondre à une autre interrogation, je réunirai à Bercy, le 16 décembre, les entreprises concernées par les métaux stratégiques et les terres rares. Dans la continuité des engagements pris en 2022, nous engagerons avec Roland Lescure une deuxième phase de notre plan stratégique d’autonomie dès le début de l’année 2026. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EPR, DR, Dem et HOR ainsi que sur les bancs des commissions.)
M. Sébastien Lecornu. Les ministres ont répondu aux différentes interventions, et je remercie les orateurs pour leurs contributions.Premier point : en une après-midi, il est impossible de bâtir l’ensemble des éléments d’une programmation militaire et de sa mise à jour. En revanche, les ministres s’engagent à se rapprocher rapidement de tous les présidents de groupe afin d’entamer, avec la Parlement, le concertation préalable à l’examen du projet de loi.Deuxièmement, les menaces qui pèsent sur notre pays reposent sur l’hybridité. C’est pourquoi les réponses à y apporter ne sauraient relever du seul outil militaire : elles impliquent également des solutions civiles. La notion même de défense nationale dépasse le strict champ militaire et exige d’imaginer des réponses civiles complémentaires.Troisièmement, je répondrai à Mme Estelle Youssouffa, qui s’est fait la porte-parole de l’ensemble de ses collègues d’outre-mer. Nous devons adopter une méthode très spécifique s’agissant des territoires d’outre-mer car ils deviennent la cible de toutes les menaces hybrides, qu’il s’agisse des atteintes à la sécurité de la zone économique exclusive, des problèmes liés au narcotrafic, d’activités terroristes – cela est heureusement plus rare, mais je pense à la situation particulière de Mayotte, proche du Mozambique –, des défis posés par le réchauffement climatique ou encore de ceux que pose l’immigration.Dans quelques jours, nous commémorerons malheureusement le terrible drame causé à Mayotte par le cyclone Chido. Nous avons une pensée particulière pour les victimes. Je tiens à saluer aussi l’action rapide des forces armées il y a un an. Je pense non seulement aux opérations de sauvetage et aux tours d’eau organisés en urgence, dans les conditions que l’on connaît, mais aussi au bataillon de reconstruction déployé en soutien de la Légion étrangère. Cela ouvre des perspectives quant à l’utilisation, à l’avenir, de nos forces armées dans les différents territoires d’outre-mer pour assurer une sécurité civile quasiment militarisée dans des circonstances difficiles. Tout à l’heure, lors des questions au gouvernement, Mme la ministre des outre-mer vous a répondu au sujet des engagements civils de l’État dans le cadre de la loi de programmation pour Mayotte. Je prendrai au 1er janvier le décret que vous avez demandé au titre du programme interministériel Interventions territoriales de l’État. Je souhaite que Mme la ministre des armées puisse, elle aussi, vous apporter des réponses en matière d’infrastructures militaires, tant marines que terrestres et aériennes. J’ai pris note de l’inquiétude que vous avez exprimée ; rassurez-vous, le renforcement du financement de l’armée de terre à Mayotte n’emporte en rien la diminution des moyens maritimes ou aériens. Nous aurons l’occasion d’y revenir ; je tenais à conclure ces débats par le seul thème de l’outre-mer. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, Dem, sur plusieurs bancs des groupes DR et HOR, sur quelques bancs du groupe SOC et sur les bancs des commissions.)
Vote en application de l’article 50-1 de la Constitution
Mme la présidente (EPR). Nous allons procéder au scrutin. Je vous rappelle que, depuis la modification du règlement par la résolution du 4 juin 2025, le vote sur les déclarations en application de l’article 50-1 de la Constitution n’a plus lieu dans les salons mais prend la forme d’un scrutin public en séance.Je mets aux voix la déclaration du gouvernement portant sur la stratégie de défense nationale.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente (EPR). Voici le résultat du scrutin : Nombre de votants 521 Nombre de suffrages exprimés 499 Majorité absolue 250 Pour l’adoption 411 Contre 88 L’Assemblée nationale a approuvé la déclaration du gouvernement. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem.)
Discussion d’une proposition de loi organique adoptée par le Sénat
M. le président (RN). L’ordre du jour appelle la discussion de la proposition de loi organique tendant à modifier le II de l’article 43 de la loi organique no 2004-192 du 27 février 2004 portant statut d’autonomie de la Polynésie française (nos 1432, 2119).
Présentation
M. le président (RN). La parole est à Mme la ministre des outre-mer.
Mme Naïma Moutchou. On ne peut pas tout à fait saisir la portée de cette proposition de loi organique si on ne s’intéresse pas au contexte historique, politique et géographique dans lequel elle s’inscrit. J’ai la conviction qu’on ne peut pas non plus proposer des réponses identiques à des problèmes qui se posent forcément de manière différente selon les endroits et selon les époques. C’est cette volonté d’adapter, de différencier et d’améliorer qui m’anime en tant que ministre des outre-mer ; dans ces fonctions, je souhaite avancer dans tous les domaines où cela est possible. Ainsi, je veux agir dans le champ institutionnel. À la suite du dîner réunissant les grands élus des territoires ultramarins à l’Élysée, le 30 septembre dernier, autour du président de la République, j’ai pris l’initiative de relancer les échanges avec les territoires les plus avancés dans leur projet d’autonomie : la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane.
Mme Naïma Moutchou. J’ai eu l’occasion de présenter ma feuille de route cet après-midi devant votre commission des lois. Dans le contexte politique actuel, je ne crois pas à la politique des grands soirs mais à celle des petits pas. Il s’agit d’améliorer le quotidien, de simplifier, de supprimer les irritants, de faire sauter les blocages et de mieux adapter les politiques publiques à la richesse des territoires, dans le seul but de toujours répondre aux besoins de nos concitoyens.Le texte que nous examinons s’inscrit dans cet état d’esprit. Le cadre institutionnel applicable à la Polynésie française laisse à cette dernière une grande autonomie, tant les compétences exercées par le pays sont nombreuses – et c’est heureux. Depuis l’entrée en vigueur du statut de 2004, le territoire a son propre gouvernement, son assemblée locale et adopte des lois du pays. Ce statut – depuis ajusté et enrichi, notamment par la loi organique de 2019 – offre un cadre unique, pensé pour un territoire qui l’est tout autant : la Polynésie française est composée de cinq archipels comptant 118 îles et atolls, parmi lesquels 76 sont habités, et possède une zone économique exclusive (ZEE) qui s’étend sur environ 5,5 millions de kilomètres carrés, c’est-à-dire la superficie de l’Europe.On ne saurait saisir tout à fait la portée de ce texte si on ne connaît pas la situation et les compétences des communes polynésiennes. Contrairement à celles de l’Hexagone, ces communes sont une création relativement récente : la majorité d’entre elles remontent à 1971. Contrairement à celles de l’Hexagone, les communes ne disposent pas de grandes compétences, ni même de la clause générale de compétence, qui est réservée au pays. Ce statut est le fruit de l’histoire et de la loi organique de 2004 qui définit les modalités de l’autonomie et la répartition des compétences. L’article 43 de cette loi organique fixe les domaines d’intervention des communes. Le I de cet article énumère les champs de compétence des communes, qui sont au nombre de neuf : la police municipale, la voirie communale, les cimetières, les transports communaux, les écoles de l’enseignement du premier degré, la distribution d’eau potable, la collecte et le traitement des ordures ménagères, des déchets végétaux et des eaux usées.Le II de l’article 43, qui fait l’objet de la présente proposition de loi organique, prévoit un mécanisme permettant l’exercice par les communes d’autres compétences, mais seulement après le vote d’une loi du pays. Personne ne peut prétendre que ce mécanisme fonctionne, la raison en résidant sans doute dans sa trop grande complexité. La preuve, il n’a été utilisé que trois fois en vingt ans, dont une fois pendant la pandémie de covid-19. Il concerne pourtant des compétences impliquant des actions de proximité : l’aide sociale, les interventions économiques, la culture, le patrimoine local ou encore le sport. Par conséquent, les maires, compte tenu de la rigidité du cadre législatif, exercent déjà de facto certaines compétences qui relèvent du pays. Je pourrais citer par exemple l’organisation de festivals culturels, les interventions spécifiques pour les familles rencontrant des difficultés pour payer la cantine de leurs enfants, l’aménagement de sentiers de randonnée ou la gestion des musées. Ces actions du quotidien sont menées en dehors de tout cadre juridique. Or les élus locaux ont eux aussi besoin de sécurité ; l’exercice des compétences doit se faire dans un cadre organisé et serein. Cela nécessite en premier lieu un cadre juridique adapté à la réalité du terrain, autorisant les maires à faire ce à quoi la nécessité les oblige déjà.Je rappelle que ce ne serait pas la première modification des compétences des communes polynésiennes. La réforme du statut d’autonomie menée en 2019 avait déjà tenu compte du caractère insatisfaisant du II de l’article 43 de la loi organique de 2004. Elle l’avait d’ailleurs élargi, s’agissant tant des compétences que du mécanisme. La présente proposition de loi organique va un peu plus loin pour sécuriser juridiquement les communes de la Polynésie française.Je dois dire que j’ai été un peu surprise par le ton de certains échanges en commission des lois. Je ne méconnais pas les débats que suscite le texte, mais il vient du terrain, des élus. Voter cette proposition de loi organique, ce n’est ni revenir sur l’équilibre institutionnel de 2004, ni réduire la capacité normative du territoire, ni affaiblir l’exécutif local, comme j’ai pu l’entendre. Je tiens à replacer le débat dans son contexte : le texte vise simplement à mieux articuler l’exercice des compétences entre le pays et les communes. C’est ma seule boussole.Ainsi, je salue les modifications apportées au Sénat pour tenir compte des remarques sur le texte initial. Le texte déposé par les sénateurs Rohfritsch et Tetuanui prévoyait simplement la suppression de la condition selon laquelle l’élargissement des compétences communales nécessite l’adoption d’une loi du pays. Il aurait opéré une simplification indéniable, mais pouvait conduire à s’interroger quant à la bonne organisation des compétences entre le pays et le bloc communal.Dans son avis du 24 avril, l’Assemblée de Polynésie regrettait que le texte initial ne prévoie pas « un mécanisme d’information du président de la Polynésie française ». Les sénateurs, sous l’égide du rapporteur Darnaud, ont forgé une solution de compromis et un mécanisme plus opérationnel. Désormais, la proposition de loi prévoit un cheminement en deux étapes. D’abord, une commune ou un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) qui entend exercer tout ou partie d’une compétence, délibère pour en informer le président de la Polynésie française, le président de l’Assemblée de Polynésie française et le haut-commissaire. Ensuite, cette délibération ouvre une période minimale de six mois avant l’exercice de la compétence. Cette période donne le temps, si les deux parties le souhaitent, de conclure une convention et de prévoir les moyens mis à disposition. Cette rédaction est indéniablement une amélioration.Certes, il y aura des différences entre les communes ; tout le monde n’exercera pas les compétences de la même manière. Mais n’est-ce pas déjà le cas ? En effet, les besoins et les réalités diffèrent selon les communes. Nous savons bien que l’exercice des compétences doit parfois être partagé et l’objet de ce texte est précisément de le sécuriser. Je suis particulièrement attentive à la concertation et à la complémentarité de l’action des deux niveaux de collectivités. C’est la raison pour laquelle la rédaction issue du Sénat précise que les délibérations des communes se font « dans le respect de la réglementation édictée par la Polynésie française ».Le gouvernement a apporté son soutien à cette proposition d’adaptation du statut de la Polynésie, parce qu’elle est un acte de confiance envers les maires, les tavana, dont je salue le travail et l’engagement pour répondre le mieux possible aux problèmes du quotidien. Nous pensons que la version adoptée au Sénat, avec les améliorations apportées, constitue un texte d’équilibre qui définit un cadre plus clair et plus efficace.C’est pourquoi, mesdames et messieurs les députés, nous vous demandons d’adopter ce texte sans modification. (Applaudissements sur les bancs du groupe HOR ainsi que sur quelques bancs des groupes EPR et Dem.)
M. le président (RN). La parole est à Mme Nicole Sanquer, rapporteure de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République.
Mme Nicole Sanquer (LIOT). Ia ora na – Bonjour à tous ! La proposition de loi organique déposée par les sénateurs de la Polynésie française est aujourd’hui soumise à notre examen pour corriger une réalité institutionnelle qui entrave le développement de notre territoire : la répartition des compétences prévue par notre statut d’autonomie bloque toute initiative locale dans les domaines initialement prévus par le législateur dans le II de l’article 43 de la loi organique du 27 février 2004 portant statut d’autonomie de la Polynésie française. Depuis vingt-deux ans, notre architecture institutionnelle empêche les communes d’exercer pleinement leur rôle alors même que les besoins du pays n’ont cessé de croître. Le système demande aux communes d’assumer des responsabilités mais les empêche d’agir.Cette initiative vient du terrain, de celles et ceux qui connaissent nos îles, nos archipels, qui ont entendu nos maires, nos tavana, qui voient chaque jour ce que la population vit et subit lorsque le pays n’agit pas. Leur message est clair : il faut libérer l’action communale. Mes chers collègues, lorsqu’un territoire réclame de l’air, ce n’est pas à nous d’entraver sa respiration.Je rappellerai un élément politique majeur : quarante-six maires sur quarante-huit soutiennent cette réforme. Quarante-six maires, de sensibilités divergentes, de communes grandes et petites, urbaines et éloignées, se sont accordés sur une même conclusion : le cadre actuel ne fonctionne pas. Parmi eux, le président actuel de l’Assemblée de Polynésie française, maire de la commune de Paea, et son vice-président, M. Flores, maire de l’île de Raivavae, ont cosigné la demande. Quand quarante-six maires sur quarante-huit soutiennent le même texte, ce n’est plus une revendication locale mais un consensus territorial. Si nous ne les entendons pas, à quoi sert la représentation nationale ?Nos communes sont le premier service public de Polynésie française. Elles sont présentes au quotidien auprès des familles, des jeunes, des associations, des entreprises locales. Elles constatent les besoins, identifient les urgences, savent comment y répondre. Depuis vingt-deux ans, on leur dit d’attendre que l’Assemblée de la Polynésie française (APF) mette en œuvre le statut, d’attendre que le pays se prononce. Depuis vingt-deux ans, cette attente les place dans la dépendance de la décision du président de la Polynésie française, avec pour conséquence un développement local ralenti, inégal et parfois bloqué.Mes chers collègues, je le dis ici avec force : nous devons libérer les communes de ce verrou politique et institutionnel qui n’a pour effet que de concentrer toujours plus le pouvoir entre les mêmes mains. Un pouvoir local fort n’a jamais eu peur de communes fortes. Seul un pouvoir fragilisé craint la liberté des collectivités.Les communes de Polynésie française sont des collectivités françaises. Elles relèvent de la République, mais leur capacité d’agir est injustement entravée. La clause générale de compétence, qui devrait leur permettre de répondre à tout besoin local, est neutralisée par notre statut. Elles ne peuvent intervenir que dans une partie des compétences que le législateur organique leur a attribuées. Tout ce qui dépend d’une décision du pays, d’une loi du pays ou d’une convention leur est interdit, même lorsque le pays n’exerce pas ses compétences. C’est une situation unique dans la République : les besoins sont larges, mais la commune est enfermée dans un cadre étroit. Le pays est théoriquement compétent, mais son absence d’intervention n’autorise pas pour autant la commune à agir. Peut-on encore défendre un système où l’inaction d’une institution interdit l’action d’une autre ?Aucun mécanisme institutionnel ne répond actuellement à ces besoins. Ni l’article 48 ni l’article 55 de notre statut ne le permettent : ils ne confèrent aucune liberté d’initiative communale dans les domaines déjà prévus par le II de l’article 43. Ils leur permettent seulement d’être exécutants du pays – et encore, lorsque le pays le décide. Le système actuel n’est pas l’autonomie locale mais la délégation conditionnelle.Face à cette inertie, le président Brotherson a rédigé dans l’urgence un projet de loi du pays, projet désapprouvé par le syndicat pour la promotion des communes de Polynésie française et qui va à rebours de l’esprit de la réforme. Il renforce le contrôle du pays, impose des conventions, restreint les domaines d’intervention, encadre la culture, le sport, l’environnement et l’économie locale. En résumé, ce projet de loi du pays place nos communes sous la tutelle du pays, ce qui porte une atteinte manifeste au principe constitutionnel de libre administration des collectivités territoriales et risque à ce titre la censure du Conseil d’État. C’est un second texte de verrouillage, pas un texte de développement.La présente proposition de loi organique fait exactement l’inverse. Elle restaure la capacité d’agir des communes dans le respect du cadre fixé par le législateur organique. Elle supprime la nécessité d’une loi du pays préalable. Elle leur permet de répondre directement aux besoins de leur population dans les huit domaines identifiés et déjà définis par le législateur national. Elle ne retire rien au pays : elle rétablit simplement l’équilibre institutionnel défini par la Constitution. Elle met fin aux inégalités de traitement, elle sécurise ce que les tavana font déjà sur le terrain, au quotidien, et elle donne enfin les moyens d’un développement équilibré, car le développement du pays ne peut se faire sans les communes.Lorsqu’une commune de l’Hexagone identifie un besoin culturel, social, environnemental ou économique, elle peut y répondre. Elle n’attend pas l’accord préalable d’un autre exécutif ; elle agit. Les communes polynésiennes demandent simplement à pouvoir faire la même chose, ni plus ni moins. Voilà pourquoi cette réforme est nécessaire, pourquoi les maires l’appellent de leurs vœux et pourquoi, mes chers collègues, je vous demande de soutenir cette proposition de loi organique. Refuser cette réforme, ce serait refuser aux communes le droit d’être utiles, encourager l’immobilisme, tourner le dos à quarante-six maires sur quarante-huit – autrement dit au peuple polynésien.Mes chers collègues, le débat présent se résume à un choix : retenir ou libérer l’action communale. Pour ma part, je choisis, sans hésitation aucune, le développement de nos communes pour mon pays. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, Dem et LIOT ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC.)
M. le président (RN). Je vous informe que, si chacun est assez raisonnable quant à la maîtrise de son temps de parole, nous prolongerons la séance au-delà de 20 heures pour voter sur la proposition de loi organique et ainsi ne pas reprendre son examen ce soir.
Motion de rejet préalable
M. le président (RN). J’ai reçu de Mme Mathilde Panot et des membres du groupe La France insoumise-Nouveau Front populaire une motion de rejet préalable déposée en application de l’article 91, alinéa 5, du règlement.La parole est à M. Bastien Lachaud.
M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). L’écrivaine polynésienne Chantal Spitz affirme : « Décolonisons nos esprits, le reste suivra. » La discussion de cette proposition de loi organique prouve une chose : nos esprits ne sont pas décolonisés. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR.)Prenons garde : je ne dis pas que la Polynésie est juridiquement une colonie. Ce n’est pas là mon rôle. Je dis que la discussion de ce texte, dans cette assemblée, procède d’un réflexe colonial qui consiste à imposer, depuis Paris, une décision concernant l’organisation interne d’un territoire pourtant reconnu comme autonome par nos propres lois. (Applaudissements sur de nombreux bancs des groupes LFI-NFP et GDR. – Mme Dominique Voynet applaudit également.)Respecter l’autonomie de la Polynésie, c’est refuser l’examen de ce texte au Parlement français. Ce texte doit être rejeté, non pas pour la question de fond qu’il soulève, dont je ne discuterai ici ni du détail, ni de la pertinence,…
M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). …mais par fidélité à l’esprit et la lettre de la loi organique de 2004 et à l’histoire qui la précède, qui nous impose le respect du statut d’autonomie de la Polynésie, qui nous impose de laisser aux Polynésiens et à leurs représentants le droit de discuter d’une affaire intérieure au pays, qui nous impose, en définitive, de ne pas contourner les institutions polynésiennes, seules légitimes en la matière. (M. Yoann Gillet s’exclame.)Or, malgré tous ces éléments, il a été décidé, dans l’urgence, d’inscrire ce texte à l’ordre du jour. On ne règle pas une question aussi fondamentale sous la pression de l’urgence. Nous ne discutons pas là d’une affaire technique ou administrative, d’une question marginale, qu’il faudrait expédier rapidement, subrepticement, en plein débat budgétaire. Collègues, pourquoi cette précipitation ?Vous le savez pourtant. Nous discutons aujourd’hui de l’autonomie même de la Polynésie, de son droit – ou non – à se fixer ses propres règles d’administration, d’une question de premier ordre politique, qui nous oblige devant l’histoire et qui s’inscrit dans une histoire longue de cent-soixante-dix-sept ans.Il y a cent-soixante-dix-sept ans, le 9 septembre 1842, le protectorat français était proclamé à Tahiti. Une guerre coloniale s’en est suivie, puis une annexion pure et simple en 1880. Ainsi a-t-on imposé à la Polynésie une administration coloniale centralisée, une langue, des institutions et un nom : les Établissements français de l’Océanie. Un processus méticuleux et systématique d’imposition de notre culture s’est déployé jusqu’en 1946, année où la France a prétendu tourner la page de l’empire colonial. Les colonies sont devenues des territoires d’outre-mer ou des départements d’outre-mer.
M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). Senghor espérait qu’avec ce changement de mot, la réalité coloniale pourrait disparaître. Il n’en fut rien. Il y eut un changement de vocabulaire, mais pas de changement de logique. Les administrateurs, leurs pratiques et leur culture politique sont restés les mêmes. La Constitution de 1946 proclamait pourtant un principe nouveau : les territoires d’outre-mer « s’administrent librement par des conseils élus au suffrage universel ». Pour la première fois, une vie politique locale devenait possible. Toutefois, dans les faits, l’imaginaire colonial persistait et les assemblées locales n’ont eu que des compétences limitées, sans réel pouvoir sur les décisions stratégiques.Ainsi la loi-cadre Defferre de 1956, censée donner de l’autonomie administrative aux territoires d’outre-mer, a conduit au premier statut polynésien de 1957, ce qui constituait un premier pas vers l’autonomie. Pourtant cette avancée fut immédiatement annulée en 1958. Ce recul s’explique par le fait que la France se préparait à installer le centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). Pour cela, il fallait un territoire pacifié, contrôlé, dépendant de l’État central. En 1964, le choix est arrêté : Moruroa et Fangataufa serviront de centre d’essai.Le 2 juillet 1966, à 5 h 34, une bombe de 28 kilotonnes explose au-dessus de Moruroa. C’est deux fois la puissance de la bombe de Hiroshima.Ce premier essai, nommé Aldébaran, souffle un nuage radioactif sur Tahiti, que Paris prétend maîtriser, alors même qu’il contamine des zones habitables pour des décennies. Les habitants ne sont ni informés ni protégés. Le nuage traverse toute la Polynésie, jusqu’aux Marquises, sur 1 800 kilomètres. C’est cela, notre histoire coloniale : une population prise au piège, à la suite d’une décision prise unilatéralement depuis Paris.Pendant trente ans, jusqu’en 1996, 193 essais nucléaires, dont 46 en plein air, transforment la Polynésie en base stratégique majeure, sans que les habitants aient eu leur mot à dire. L’installation du CEP sert de justification politique pour maintenir un pouvoir fort du gouverneur. C’est lui, et non les élus locaux, qui détient la réalité des pouvoirs. Autrement dit : au moment même où l’on parlait d’autonomie, la Polynésie redevenait de fait un territoire sous tutelle.Les documents déclassifiés et les études indépendantes sont clairs. Plus de 100 000 personnes ont été contaminées. Les retombées radioactives ont touché une large partie de la population. Certains niveaux d’exposition ont été sous-estimés. Enfin, des milliers de personnes ont été poussées hors de leurs terres. Certaines ont été déplacées de force, d’autres ont été contraintes de partir, parce que l’eau, l’air et la nourriture étaient devenus toxiques.La question des essais nucléaires n’est pas anecdotique dans ce débat. Elle lui donne toute l’épaisseur nécessaire. Ce que nous avons appelé l’impératif nucléaire ne l’a jamais été que pour nous et n’a aucunement été approuvé par les Polynésiens. Cette question est toujours un marqueur de la vie politique polynésienne. Elle nous rappelle que notre débat de ce jour s’inscrit dans une histoire et que le respect dû aux Polynésiens n’est pas une formalité administrative. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)Ce n’est qu’en 1977, puis en 1984, que l’autonomie prend enfin un contenu réel, par l’octroi d’un statut. Plus de trente ans après la seconde guerre mondiale, les Polynésiens commencent réellement à exercer le pouvoir dont la République disait les avoir dotés en 1946.Si l’État concède alors compétence après compétence, ce n’est pas seulement par conviction démocratique. C’est aussi parce que l’impératif nucléaire impose la stabilité politique locale. Voilà la réalité historique. Voilà le contexte dans lequel s’inscrit notre débat. Voilà pourquoi je ne m’attarde pas sur le fond de ce texte.Il faut rompre avec les vieux réflexes issus d’une époque dont nous devons tourner la page. Par trois fois au moins, la France a prétendu accorder des statuts d’autonomie dans le droit, pour les fouler aux pieds dans les faits. Ne reproduisons pas ce schéma. Aujourd’hui encore, même avec l’autonomie de 2004, même avec des institutions complètes – un président, un gouvernement et une assemblée –, l’héritage semble demeurer.L’autonomie, ce n’est pas seulement un transfert de compétences. C’est un changement dans les rapports de pouvoir, les pratiques et les imaginaires. Ce travail reste devant nous. L’autonomie, c’est la capacité de se donner librement ses propres règles d’administration. C’est la possibilité de prendre des décisions sans dépendre d’un modèle importé ni d’intérêts extérieurs. C’est rompre non seulement avec les structures de la colonisation, mais aussi avec les réflexes qu’elle a laissés.Ainsi doit-on citer la loi organique de 2004, qui éclaire notre débat et doit nous guider dans notre vote : « La Polynésie française se gouverne librement et démocratiquement, par ses représentants élus. […] La République garantit l’autonomie de la Polynésie française ; elle favorise l’évolution de cette autonomie […]. » Rien de plus, rien de moins. La décision appartient au pays, pas à Paris.
M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). Ce n’est pas à nous, puissance administrante selon le droit international, de redessiner l’organisation interne du pays. C’est précisément parce que la France n’a pas été fidèle à ces principes, pourtant prescrits par une loi organique, que l’ONU a réinscrit la Polynésie sur la liste des territoires non autonomes.
Un député du groupe GDR. Eh oui !
M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). Le Comité de décolonisation de l’ONU, dans son avis du 17 mai 2013, est limpide. Il estime que les conditions de l’autonomie ne sont toujours pas remplies en Polynésie française parce que la puissance administrante refuse aux assemblées et à la présidence polynésiennes de décider de leur sort.Et vous persévérez ! Et il nous est encore proposé d’examiner un texte, au mépris du statut d’autonomie ! Les mêmes qui s’offusquent de cette décision de l’ONU sont ceux qui nous proposent de remettre en cause l’autonomie de la Polynésie, en redessinant, depuis le Parlement français, contre l’avis des Polynésiens, les attributions au sein de leur territoire.Évidemment, on nous enjoint de voter ce texte au motif qu’il y a urgence. Ainsi nous dit-on que quarante-six des quarante-huit maires polynésiens exigent que cette loi soit votée. Rien n’est plus mensonger. En réalité, des maires ont signé un courrier demandant une réorganisation des compétences des communes. Ils n’ont pas réclamé qu’une proposition de loi organique soit mise à l’ordre du jour, à 17 000 kilomètres de leur territoire. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR. – Mme Dominique Voynet applaudit également.)
M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). Ainsi nous dit-on que cette proposition de loi organique est plébiscitée partout en Polynésie. Mensonge ! La majorité indépendantiste, par exemple, s’y oppose.Votre précipitation législative vous pousse à invoquer les arguments les plus fallacieux. Surtout, elle peine à masquer votre véritable objectif, presque inavouable mais évident : redistribuer les pouvoirs à six mois des échéances municipales et mettre en minorité les indépendantistes, au mépris de la stabilité de l’archipel. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LFI-NFP et GDR. – Mme Dominique Voynet applaudit également.)
M. Frédéric Maillot (GDR). C’est l’arbre qui cache le colon ! (Sourires sur les bancs du groupe GDR.)
M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). Quel signal envoyez-vous aux Polynésiens ? Que leur dites-vous aujourd’hui en discutant de ce texte ? Que ce sont les vues des parlementaires français qui triompheront, quel que soit l’avis de leur assemblée ? Que l’autonomie que nous leur avons accordée en 2004 est une chimère ? Si l’autonomie – et, à plus forte raison, la confiance dans les institutions – a un prix, c’est celui du respect des attributions de chacun. Aujourd’hui, nous ne sommes pas dans nos attributions.Il nous faut agir en conscience et en cohérence avec l’histoire de la Polynésie et de son accès à l’autonomie. Si cette assemblée devait examiner une proposition de loi organique modifiant la loi de 2004, ce ne serait qu’en se fondant sur un consensus large au sein de la société polynésienne et non pas sur l’avis d’une association de maires. Car le consensus n’est pas là. L’Assemblée de la Polynésie française a émis un avis défavorable. L’ensemble du parti indépendantiste et plusieurs formations non-indépendantistes refusent que ce texte soit discuté ici. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR. – Mme Nadège Abomangoli applaudit également.)Le président Brotherson a présenté au début de l’année un projet de loi-cadre sur le même sujet que ce texte, afin que la discussion ait lieu en Polynésie. Celui-ci a obtenu un avis favorable du Conseil économique, social, environnemental et culturel (Cesec), équivalent polynésien du Conseil économique, social et environnemental (Cese). Il sera examiné en conseil des ministres polynésien puis à l’Assemblée du pays, comme devraient l’être tous les textes de cette nature.Mais les auteurs de la proposition de loi organique n’ont pas retiré leur texte. Ils ont préféré que nous discutions de cette affaire à Paris. Rien, sinon des calculs politiciens irresponsables, ne justifie l’examen de ce texte par cette assemblée.La Polynésie française mérite mieux que ces basses manœuvres parlementaires, qui ne sont rien d’autre qu’un moyen de contourner les canaux légitimes de délibération. Ces manœuvres mettent de côté les élus polynésiens, délégitiment leur parlement et leur président, et mettent en péril le processus d’autonomisation du territoire, pour contenter les intérêts d’un parti ou d’une faction.Ne tombez pas dans ce piège qui nous est tendu. Il nous faut respecter l’esprit de la loi de 2004 et voter le rejet de ce texte. Il y va de l’autonomie de la Polynésie. La discussion même de ce texte dans cet hémicycle est une anomalie au regard de nos lois. Les Polynésiens doivent décider, pas nous. Laissez-les faire ! (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR. – Mme Dominique Voynet applaudit également.)
Mme Naïma Moutchou. Ce texte vise à donner de la liberté aux communes et à sécuriser un cadre juridique. Il correspond à la réalité du terrain, à ce que les élus locaux font déjà. Qui donc peut parler de colonialisme à son sujet ?
Mme Naïma Moutchou. Le colonialisme, c’est imposer des décisions sans dialogue. Ce n’est pas ce que nous sommes en train de faire.Comme l’a dit Mme la rapporteure, ce texte répond à la demande de quarante-six communes sur quarante-huit. Où y voyez-vous des connotations de domination ? Arrêtez de calquer vos récits et votre lecture idéologique sur tous les textes !
Mme Naïma Moutchou. Vous ignorez les demandes locales. Nous, nous vous parlons des réalités. Nous ne sommes pas en train d’inventer quelque chose à Paris.
Mme Naïma Moutchou. C’est vous qui êtes en train d’imposer les choses depuis Paris, pas nous ! Nous ne nous comportons pas comme des colons. Nous inscrivons dans la loi ce que des communes et des élus locaux font déjà.
Plusieurs députés du groupe GDR. Laissez-les faire ! Ils sont chez eux !
Mme Naïma Moutchou. Ce n’est pas l’expression du colonialisme, mais de la République. À chaque fois que je vous entends, je me dis que c’est vous qui vous comportez comme des colons, en imposant des décisions qui sont en totale déconnexion avec la réalité des territoires et des populations ! (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EPR et Dem.)
M. Frédéric Maillot (GDR). Vous êtes là depuis trois cents ans, le pays a trois mille ans. La France, c’est une parenthèse coloniale !
Mme Nicole Sanquer (LIOT). Je souhaite répondre à la motion de rejet préalable défendue par M. Lachaud, que j’apprends à connaître. L’adoption de cette motion nous empêcherait de débattre du texte, en raison d’arguments qui s’écartent complètement du sujet réel de ce texte.Premièrement, il est de notre devoir de nous prononcer sur ce texte. Nous ne débattons pas aujourd’hui de l’autonomie ou de l’indépendance de la Polynésie française. Ce débat n’a pas lieu d’être ici. Les Polynésiens choisiront eux-mêmes.
Plusieurs députés du groupe GDR. Exactement !
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). Nous sommes bien d’accord et c’est bien pourquoi nous voulons le rejet de ce texte !
Mme Nicole Sanquer (LIOT). Ils décideront par référendum. Ce n’est pas à vous de nous dire quoi que ce soit !Deuxièmement, nous discutons de la modification de l’article 43 du statut de la Polynésie française. Cette question relève pleinement de la compétence du Parlement car une loi organique est nécessaire pour une telle modification. Il faut que je vous fasse un cours, peut-être ? Il est donc de notre responsabilité de législateur de nous en saisir. Le rejet du texte par l’Assemblée de la Polynésie française ne peut être brandi pour nous empêcher d’exercer cette responsabilité. Ne nous laissons pas détourner du débat qui nous revient.Troisièmement, ce texte est très attendu par les élus locaux polynésiens. Je vous vois en train de les juger, mais de quel droit le faites-vous ?
Mme Nicole Sanquer (LIOT). À vous entendre, on a l’impression que c’est un texte qui défie le gouvernement actuel, alors que c’est au contraire une demande qui vient du terrain. Pour rappel, depuis vingt-deux ans, le mécanisme de l’article 43 censé garantir la cohérence institutionnelle paralyse en réalité l’action locale. Les communes interviennent souvent sans base légale et donc dans une insécurité juridique permanente. Le comprenez-vous ? Les élus locaux ne refusent pas d’agir ; ils le font illégalement.La réforme proposée vise précisément à libérer et à sécuriser l’action publique de proximité et à faire confiance aux communes qui ont montré, notamment pendant la crise sanitaire, leur capacité à agir de manière responsable. Comment pouvez-vous dénigrer ainsi l’image des maires ?
Mme Nicole Sanquer (LIOT). Ça, c’est une attitude de colon.Cette modification ne remet pas en cause l’autonomie du pays, ne bouleverse pas la hiérarchie des normes et ne crée aucun transfert de compétences. Elle apporte simplement la sécurité juridique nécessaire et répond à une demande claire des communes et des EPCI. Faites-leur confiance ! Ce sont eux qui sont auprès des Polynésiens !
Mme Mereana Reid Arbelot (GDR). Les Polynésiens n’ont pas demandé cette proposition de loi organique !
Mme Naïma Moutchou. Ça n’intéresse pas les auteurs de la motion, madame la rapporteure : ce n’est pas leur électorat !
Mme Nicole Sanquer (LIOT). Le Sénat a adopté ce texte à l’unanimité et vous ne voudriez même pas en débattre ? Je vous invite à ne pas voter cette motion de rejet.
M. le président (RN). Sur la motion de rejet préalable, je suis saisi par le groupe de la Gauche démocrate et républicaine d’une demande de scrutin public. Le scrutin est annoncé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.Nous en venons aux explications de vote sur la motion de rejet préalable.La parole est à M. Aurélien Taché.
M. Aurélien Taché (LFI-NFP) (LFI-NFP). Notre groupe votera évidemment pour cette motion de rejet. J’ai l’impression que Mme la ministre a oublié quelque chose dans sa réponse à M. Lachaud. Il existe une Assemblée de la Polynésie française, parce que la Polynésie n’est pas un territoire comme les autres dans la République. Comme cela a été rappelé, elle figure encore sur la liste des territoires non autonomes au regard du droit international.Or cette assemblée s’est prononcée contre le texte. Elle vote des lois du pays dans de nombreux domaines. Vous proposez d’empiéter sur ses compétences, affaiblissant ainsi cette institution dont la raison d’être est de représenter l’ensemble des habitants de Polynésie française.Votre objectif est de permettre aux maires de court-circuiter cette assemblée, en rupture avec le principe d’égalité entre les communes, pour intervenir dans tous les sens, sans protection juridique.Le président Brotherson propose précisément de fixer un cadre légal protecteur à travers une loi de pays préparée avec les élus polynésiens.Ce n’est pas nous les colons, mais vous ; cette proposition de loi organique procède d’un réflexe colonial par le fait même que le Sénat et l’Assemblée nationale se prononcent à la place de l’APF. C’est inacceptable : il faut donc voter cette motion de rejet. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR.)
M. Marc Pena (SOC) (SOC). La proposition de loi organique soulève deux difficultés majeures. D’abord sur le plan politique et démocratique : depuis des années, le débat concernant les transferts de compétence aux communes a été lancé par la gauche indépendantiste, la droite au pouvoir n’y voyant aucune urgence. Il est donc pour le moins surprenant de voir surgir du Sénat un texte à ce sujet, soudainement déclaré indispensable à l’approche, évidemment, des élections municipales et sénatoriales.
M. Marc Pena (SOC). Surtout, comme cela vient d’être dit, ce débat existe déjà au sein de l’APF qui prépare une loi du pays précisément destinée à organiser ces transferts. Intervenir depuis Paris revient donc à court-circuiter un processus démocratique local en cours. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR ainsi que sur quelques bancs des groupes LFI-NFP et SOC.) Ce texte n’a finalement de rapport avec l’autonomie que la présence du mot dans son intitulé ! (« Eh oui ! » sur quelques bancs du groupe GDR.)L’autre difficulté concerne un enjeu fondamental : les moyens. Pour les communes et EPCI appelés à assumer de nouvelles compétences, aucune compensation financière n’est prévue par le texte ; chacun ici connaît pourtant les contraintes territoriales et budgétaires propres à la Polynésie. Octroyer des compétences sans moyens, ce n’est pas décentraliser, c’est organiser l’impuissance !
M. Marc Pena (SOC). Certes, le choix de récupérer ou non ces compétences appartient aux communes, mais comment prétendre qu’un choix est réellement libre lorsqu’il s’exerce à des milliers de kilomètres du chef-lieu ?La Constitution est pourtant claire : « Tout transfert de compétences entre l’État et les collectivités territoriales s’accompagne de l’attribution de ressources […]. » (M. Marcellin Nadeau applaudit.) Pourquoi ce principe serait-il respecté pour les collectivités de l’Hexagone et non dans les territoires ultramarins ? Nous voterons pour la motion de rejet préalable. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes SOC et LFI-NFP et applaudissements sur les bancs du groupe GDR.)
M. le président (RN). La parole est à Mme Josiane Corneloup.
Mme Josiane Corneloup (DR) (DR). Le groupe Droite républicaine votera contre la motion de rejet déposée par La France insoumise.
Mme Josiane Corneloup (DR). Cette motion n’a tout simplement aucun sens : le texte ne remet en cause ni l’autonomie de la Polynésie française ni l’équilibre institutionnel issu de la loi organique de 2004. Il vise à remédier à un blocage qui dure depuis vingt ans et empêchait les communes d’exercer pleinement leurs compétences ; trois lois du pays en deux décennies, c’est bien la preuve qu’il faut ajuster le dispositif. Il est utile, pragmatique, surtout demandé sur le terrain : des quarante-huit maires concernés, quarante-sept y sont favorables. Refuser d’aller plus loin reviendrait à laisser ces communes en proie à ces difficultés face à des défis immenses.Nous voulons une autonomie respectée, mais aussi une action publique efficace ; c’est pourquoi, je le répète, nous rejetons la motion, souhaitant poursuivre l’examen d’une proposition de loi organique attendue et nécessaire. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe DR.)
M. Éric Martineau (Dem) (DEM). On nous reproche d’examiner un texte concernant le statut de la Polynésie française à 15 000 kilomètres du territoire en cause, sans tenir compte des réalités qui sont celles des citoyens concernés. Je pourrais comprendre cet argument si ce texte ne répondait aux attentes largement exprimées par les maires polynésiens : cette réforme, très attendue par les élus de terrain – quarante-sept des quarante-huit communes y sont favorables –, leur permettra d’agir sans adoption préalable d’une loi du pays, donc d’exercer plus librement leurs compétences.Étant donné le contexte géographique très particulier de ce territoire, l’action publique ne peut y être pensée de manière abstraite ou centralisée, mais doit rester souple, réactive, au plus près des réalités locales. Le texte que nous examinons prévoit une réponse pragmatique, équilibrée, à la situation de blocage institutionnel que connaissent les élus polynésiens ; il ne s’agit en aucun cas de remettre en cause l’autonomie de la Polynésie française ou la compétence de droit commun du pays, seulement, je le répète, de supprimer un verrou institutionnel qui entrave l’action publique locale et freine des initiatives nécessaires.La proposition de loi organique s’inscrit pleinement dans une conception de l’action publique fondée sur la confiance dans les élus locaux, l’adaptation aux réalités ultramarines, l’efficacité au service des citoyens. Cette conception étant celle du groupe Les Démocrates, nous soutenons l’examen du texte et nous nous opposerons à la motion de rejet. (Applaudissements sur les bancs du groupe Dem ainsi que sur quelques bancs du groupe EPR.)
M. Jean Moulliere (HOR) (HOR). Le groupe Horizons & indépendants votera évidemment contre la motion de rejet préalable déposée par nos collègues de La France insoumise. Quelles que soient nos positions respectives, il convient de débattre du texte, le caractère unique de la Polynésie française ayant donné lieu à un cadre juridique tout aussi unique qui doit parfois évoluer afin de rester pertinent, de limiter les rigidités auxquelles le temps conduit parfois en pratique. Il en va ainsi de règles qui, touchant la répartition des compétences entre pays et communes, empêchent ces dernières de mener des actions de proximité indispensables aux habitants de leur territoire. Il est donc essentiel, je le répète, que nous débattions de cette proposition de loi organique, issue d’une initiative sénatoriale et reposant sur la logique de subsidiarité à laquelle notre groupe est très attaché. (Applaudissements sur les bancs du groupe HOR.)
M. Joël Bruneau (LIOT) (LIOT). Encore une motion de rejet préalable, allais-je dire ! C’est une drôle de conception de la démocratie que de vouloir systématiquement rejeter préalablement les textes, d’éviter ainsi les débats, sauf bien sûr ceux que vous organisez ou du moins maîtrisez. Il a été dit à plusieurs reprises que cette proposition de loi organique présentée par notre collègue Nicole Sanquer était souhaitée par l’immense majorité des maires de Polynésie ; or, écrivait Tocqueville, c’est « dans la commune que réside la force des peuples libres ». Nous sommes tous, je pense, favorables à la liberté des Polynésiens : rejetons la motion et débattons du texte. (Applaudissements sur les bancs du groupe LIOT.)
M. le président (RN). La parole est à Mme Mereana Reid Arbelot.
Mme Mereana Reid Arbelot (GDR) (GDR). Ia ora na – bonsoir à tous ! Selon le règlement, l’objet de la motion de rejet préalable « est de faire reconnaître que le texte proposé est contraire à une ou plusieurs dispositions constitutionnelles ou de faire décider qu’il n’y a pas lieu à délibérer ». C’est dans ce dernier cas que nous nous trouvons. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et LFI-NFP.)Ce texte n’a tout simplement pas sa place ici, entre nos mains. Il vise à en réécrire un autre, ayant pour intitulé complet « loi organique no 2004-192 du 27 février 2004 portant statut d’autonomie de la Polynésie française », dont le premier article est clair : « la Polynésie française se gouverne librement » et « la République garantit l’autonomie de la Polynésie française ». (Mêmes mouvements.) Par conséquent, le texte qui nous occupe aurait dû, le cas échéant, être adopté par l’APF sous la forme d’une loi du pays, conformément au statut en vigueur. (M. Marcellin Nadeau applaudit.)Or, formellement rejeté par l’APF, il a été déposé par les sénateurs polynésiens au palais du Luxembourg et adopté à l’unanimité en dépit des fortes réserves émises par le président du pays, de son appel à la prudence face aux risques de confusion constitutionnelle qu’entraînerait cette réécriture. La commission des lois de notre assemblée, faisant fi de la position clairement exprimée par la représentation locale, l’a adopté à son tour. Ce texte que l’on nous demande d’approuver constitue pourtant une véritable régression statutaire, un déni de démocratie, une offense envers les membres de l’APF et le peuple qu’ils représentent.C’est pourquoi voter pour la motion, comme le fera le groupe GDR, n’est pas dire non aux communes, mais considérer qu’il revient à la Polynésie française, à elle seule, non à Paris, de déterminer son organisation institutionnelle et la répartition de ses compétences.
Mme Mereana Reid Arbelot (GDR). Respectez vos homologues de Polynésie ! (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et LFI-NFP ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC. – Mme Dominique Voynet applaudit également.)
M. Yoann Gillet (RN) (RN). Ia ora na à tous ! Déposée par l’extrême gauche, soutenue par la gauche, cette motion de rejet relève de la politique politicienne ; elle symbolise la volonté de la gauche de jeter de l’huile sur le feu…
M. Yoann Gillet (RN). …alors que le sujet devrait susciter un consensus. Les tavana demandent unanimement davantage de marge de manœuvre au quotidien : la gauche choisit de leur tourner le dos, préférant un système bloqué. Comment, avec un modèle aussi figé, prétendre répondre aux besoins des habitants ? Ce texte…
M. Yoann Gillet (RN). …n’affaiblit en rien son autonomie, n’entrave pas ses moyens d’action, il vise seulement à ouvrir aux communes la possibilité d’exercer des compétences de proximité. Ce n’est pas une révolution, c’est du pragmatisme. Votre motion revient à répondre aux maires polynésiens : continuez d’attendre, de ne rien pouvoir faire ! Nous refusons cette logique d’immobilisme. La vérité, c’est que l’adoption de ce texte donnera de l’air aux communes en leur permettant par exemple de restaurer un site culturel, de lancer une action sociale, d’aménager un terrain de sport, de répondre concrètement aux besoins ; tout cela dans un cadre strict, équilibré, respectueux des compétences du pays, qui pourra d’ailleurs toujours accompagner ces projets s’il le souhaite. Pour ces raisons, parce que le terrain, les maires, les habitants réclament cette évolution, notre groupe votera contre la motion de rejet préalable. (Applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.)
M. Moerani Frébault (EPR) (EPR). La motion de rejet de La France insoumise constitue tout simplement un refus d’entendre les Polynésiens. Encore une fois, sur quarante-huit maires, légitimes élus de proximité, quarante-sept demandent cette réforme ! Vous ne connaissez absolument pas la situation : la Polynésie française, ce sont soixante-seize îles et atolls habités dans 5 millions de kilomètres carrés d’océan, les deux îles les plus éloignées étant séparées par 2 500 kilomètres. Le pays ne pouvant être présent partout, les communes, les tavana à leur tête, sont les premiers interlocuteurs de nos populations, les seuls à pouvoir intervenir ; c’est pourquoi nous appelons de nos vœux davantage de subsidiarité.On nous parle de décolonisation : s’exprimer à la place des Polynésiens, contre l’avis unanime de leurs représentants de proximité, ça, c’est du néocolonialisme ! (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem ainsi que sur quelques bancs du groupe RN. – M. Jean-Louis Thiériot applaudit également.) Refuser la subsidiarité effective, refuser à nos communes les moyens d’agir revient à refuser de faire confiance à la démocratie locale. Le groupe Ensemble pour la République votera contre la motion de rejet et pour la proposition de loi organique, qui rend la République plus proche de ses citoyens polynésiens. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR ainsi que sur quelques bancs du groupe Dem.)
M. le président (RN). Je mets aux voix la motion de rejet préalable.
(Il est procédé au scrutin.)
M. le président (RN). Voici le résultat du scrutin : Nombre de votants 186 Nombre de suffrages exprimés 183 Majorité absolue 92 Pour l’adoption 69 Contre 114
(La motion de rejet préalable n’est pas adoptée.) (Applaudissements sur quelques bancs du groupe EPR.)
M. Perceval Gaillard (LFI-NFP). Il y a un fantôme qui rôde à Paris, un fantôme qui rôde ici, dans cet hémicycle. Ne vous en déplaise, madame la ministre, ce fantôme que tout le monde sent mais que personne ne veut voir est celui du colonialisme. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
M. Perceval Gaillard (LFI-NFP). Ce fantôme est celui de l’histoire coloniale de la France. Ce fantôme, c’est l’impensé colonial contemporain qui fait – vous l’avez fait à l’instant, madame la ministre – comme si de rien n’était, comme si cette histoire n’existait pas, comme si la France n’avait pas été une puissance coloniale majeure, comme si la France en avait fini avec les processus de décolonisation.Ainsi, nous nous retrouvons à parler d’un texte rejeté par les principaux concernés, un texte qui, bien que refusé par les Polynésiennes et les Polynésiens, arrive tout de même dans l’hémicycle, comme si Paris connaissait mieux les besoins et les attentes du peuple polynésien que le peuple polynésien lui-même.
M. Perceval Gaillard (LFI-NFP). Cette proposition de loi organique vise, d’une part, à affranchir l’action des communes et des EPCI de la contrainte préalable d’une loi du pays et, d’autre part, à supprimer toute référence au respect de la réglementation édictée par la Polynésie française. « Il ne faut pas aller plus vite que la musique. Ce qui nous paraît peu souhaitable et dangereux, c’est d’autoriser de manière ouverte, sans préalable et sans encadrement, toute prise d’initiative d’une commune », a déclaré Moetai Brotherson, président de la Polynésie française, que je salue fraternellement (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – M. Emmanuel Tjibaou applaudit également), ainsi que l’ensemble du peuple polynésien.
M. Perceval Gaillard (LFI-NFP). Ce texte a fait l’objet d’un double refus, de la part tant du gouvernement que de l’Assemblée de la Polynésie française ; le message des Polynésiennes et des Polynésiens est donc clair. Je rappelle que l’Assemblée de la Polynésie française est l’institution représentative des habitants du pays, à l’instar de l’Assemblée nationale en France. Ce qui a lieu en ce moment au sein de notre hémicycle constitue donc un déni du principe démocratique de représentation : c’est inacceptable ! (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP. – M. Emmanuel Tjibaou applaudit également.)
M. Perceval Gaillard (LFI-NFP). Le gouvernement de la Polynésie française travaille actuellement, dans un esprit de responsabilité, à un projet de loi du pays visant à encadrer les compétences partagées avec les communes, en modifiant le II de l’article 43 de la loi de 2004 portant statut d’autonomie. Le président Brotherson insiste sur l’importance d’un cadre légal et protecteur et le conseil économique, social, environnemental et culturel a déjà donné un avis favorable à ce projet.Le texte dont nous débattons, quant à lui, ignore les disparités qui existent entre les quarante-huit communes de Polynésie française ; il débride l’intervention des communes sur les compétences du pays et risque de fragiliser les plus petites collectivités, souvent dépourvues de moyens techniques et d’ingénierie suffisants. L’Assemblée nationale française doit respecter le choix des Polynésiennes et des Polynésiens ; il y va du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En toute cohérence, le groupe La France insoumise-Nouveau Front populaire votera donc contre cette proposition de loi organique. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR.)
M. Marc Pena (SOC). Nous nous apprêtons à modifier à nouveau, après 2019, le même article de la loi organique portant statut d’autonomie de la Polynésie française. Cette instabilité normative est regrettable. Elle remet en question notre manière de légiférer mais surtout le respect que nous témoignons au processus démocratique polynésien.Notre position est claire et notre constat, lucide : oui, c’est vrai, il existe un blocage statutaire qui empêche les communes de Polynésie d’exercer pleinement leurs compétences. Oui, une solution doit être trouvée pour résoudre ce contentieux. Et non, nous ne pouvons pas court-circuiter les lois du pays ! C’est dans cet esprit de responsabilité que le groupe Socialistes et apparentés a tenu à écouter tous les acteurs du territoire, des syndicats des communes aux représentants de l’Assemblée de la Polynésie.La présente proposition de loi organique pose à mes yeux deux autres difficultés majeures. Sur un plan politique et démocratique, d’abord, le débat sur les transferts de compétences vers les communes polynésiennes – je le disais tout à l’heure – est réclamé par la gauche indépendantiste depuis des années, alors que la droite, qui était au pouvoir depuis si longtemps, n’y voyait aucune urgence. (MM. Marcellin Nadeau et Pierre Pribetich applaudissent.)
M. Marc Pena (SOC). …de voir surgir du Sénat un texte soudainement indispensable à l’approche des élections municipales et sénatoriales. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR et sur quelques bancs des groupes SOC et LFI-NFP.) Surtout, ce débat est déjà en cours à l’Assemblée de la Polynésie française – nous vous l’avons dit et répété – qui prépare, en ce moment même, une loi du pays destinée précisément à organiser et à faciliter ces transferts de compétences. Intervenir depuis Paris revient donc vraiment, j’y insiste, à court-circuiter un processus démocratique local en cours.
M. Marc Pena (SOC). En effet, derrière l’apparence d’une simple question technique, cette proposition de loi organique marginalise de facto les lois du pays, instruments essentiels à l’autonomie de la Polynésie – dont vous ne voulez peut-être pas, finalement. Les affaiblir, c’est revenir sur l’équilibre institutionnel de 2004 ; c’est réduire la capacité normative du territoire polynésien ; c’est affaiblir l’exécutif démocratique local. L’autonomie que prétend consacrer cette proposition de loi organique n’existe en réalité que dans son titre.Vient ensuite la question des moyens, que je tiens à développer car elle est fondamentale. Le texte ne prévoit aucune compensation financière pour les communes et les EPCI appelés à assumer de nouvelles compétences. (M. Marcellin Nadeau applaudit.)
M. Marc Pena (SOC). Chacun ici connaît pourtant les contraintes territoriales et budgétaires propres à la Polynésie qui est aussi vaste que l’Union européenne. Pire encore, le manque de moyens accordés aux collectivités territoriales rend ce texte profondément incohérent.
M. Marc Pena (SOC). Comment pouvez-vous prétendre renforcer les pouvoirs de collectivités sans leur donner le moindre moyen supplémentaire ? Comment croire à l’effectivité du transfert de compétences s’il est privé des ressources nécessaires à son exercice ? Donner des compétences sans moyens, ce n’est pas décentraliser : c’est organiser l’impuissance. Je sais bien que le choix de récupérer ces compétences appartient aux communes, mais comment peut-on croire qu’un choix est réellement libre lorsqu’il s’exerce, je le disais, à plusieurs milliers de kilomètres du chef-lieu ? La Constitution prévoit pourtant que tout transfert de compétence effectué par l’État est nécessairement accompagné d’une attribution de ressources. Pourquoi ce principe serait-il respecté pour les collectivités hexagonales mais pas pour les territoires ultramarins ? (M. Frédéric Maillot applaudit.)
M. Marc Pena (SOC). Pour ces raisons, le groupe Socialistes et apparentés appelle à ne pas voter ce texte : je vous invite à rejeter cette proposition de loi organique en l’état. Restons fidèles à l’autonomie de nos collectivités, accompagnons l’évolution institutionnelle de la Polynésie française en lui offrant tous les moyens de réussir et devenons enfin une République décentralisée ! (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC et GDR ainsi que sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)
M. Jean Moulliere (HOR). La Polynésie française est un territoire unique qui s’étend sur 5 millions de kilomètres carrés. Ce territoire d’outre-mer est ainsi, à lui seul, aussi grand que l’Union européenne, le tout à 16 000 kilomètres de l’Hexagone. Le cadre institutionnel qui résulte de l’ensemble de ces spécificités est tout aussi unique. La Polynésie française est en effet autonome et dispose d’une compétence de droit commun, en vertu de la loi organique du 27 février 2004.En parallèle, les communes polynésiennes, de création récente, ne bénéficient pour l’essentiel que de compétences d’attribution. La répartition des compétences entre le pays et les communes emporte, en pratique, certaines rigidités. La Polynésie française se caractérise en effet par une dispersion géographique importante, ce qui rend difficile de conduire l’action publique jusqu’au dernier kilomètre de chaque commune.C’est dans ce contexte que certaines règles de la répartition des compétences actuelles empêchent les communes d’exercer des actions de proximité, pourtant indispensables, au profit des habitants de leurs territoires. Des carences sont en effet largement documentées dans des domaines tels que l’aide sociale, la santé ou l’urbanisme, ce qui contraint les populations vivant dans les archipels les plus éloignés de l’île de Tahiti à s’y déplacer pour disposer d’un service ou faire valoir leurs droits.Cette situation est problématique à deux égards. Tout d’abord, elle entraîne la dévitalisation de certains territoires en raison des nombreux départs de populations désireuses de se rapprocher des territoires centraux. Ensuite, elle conduit à une insécurité juridique préoccupante pour les communes dont certaines actions sont menacées d’illégalité. La rigidité de la répartition actuelle des compétences les conduit en effet à accompagner leurs habitants dans des actions qui sont théoriquement dévolues au pays.Dans ce contexte, la présente proposition de loi organique vise à faciliter l’action de proximité des communes de la Polynésie française, en leur permettant d’exercer certaines compétences relevant du pays même en l’absence d’une loi du pays préalable. Le groupe Horizon & indépendants soutient cet aménagement d’autant plus adapté qu’il repose sur une logique de subsidiarité : il ne s’agit pas là d’un transfert de compétences puisque cela revient simplement à confier aux communes une capacité d’initiative dans certains domaines.Par ailleurs, l’introduction, sur amendement du rapporteur au Sénat, d’un délai de six mois entre la transmission de la délibération au président de la Polynésie française et sa mise en œuvre, apporte les garanties nécessaires à la bonne articulation de ces nouvelles dispositions. Ce délai permettra en effet d’organiser une discussion entre la commune et la collectivité de Polynésie française, à l’issue de laquelle une convention pourrait être signée entre les parties pour convenir des moyens apportés par chacune d’entre elles à la réalisation du projet.Eu égard à l’ensemble de ces éléments, le groupe Horizons & indépendants votera en faveur de cette proposition de loi organique. (Applaudissements sur les bancs du groupe HOR.)
M. Steevy Gustave (ECOS). La présente proposition de loi organique tend à modifier le II de l’article 43 de la loi de 2004 portant statut d’autonomie de la Polynésie française. Cette loi avait marqué un tournant : elle reconnaissait que la Polynésie ne s’administre plus – elle se gouverne. L’autonomie n’est pas un décor institutionnel ni un confort : c’est une conquête, fruit de décennies de combats politiques.En 2013 encore, l’Organisation des Nations unies rappelait que la Polynésie faisait partie des territoires à décoloniser, dont le droit à l’autodétermination ne s’exerçait pas pleinement. Voilà le contexte de notre débat : ici, à plus de 15 000 kilomètres du territoire concerné, nous allons décider de la manière dont un pays organise ses institutions. Nous allons le faire depuis Paris, sans vivre là-bas et sans subir ce que produira notre vote. Derrière une réforme présentée comme technique se cache une question politique majeure : qui décide pour la Polynésie ? En effet, l’Assemblée de la Polynésie française, qui représente directement les citoyens polynésiens, a rejeté ce texte ; pourtant, nous persistons.Nous ne contestons pas le diagnostic : oui, il faut renforcer l’action publique de proximité ; oui, les quarante-huit communes polynésiennes, dispersées sur plus de 2,5 millions de kilomètres carrés d’océan, ont besoin de plus de capacités d’intervention. Mais cela ne peut pas se faire en délégitimant l’Assemblée de la Polynésie, qui travaille déjà depuis plusieurs années à une réforme territoriale globale, une réforme pensée localement et défendue par les élus polynésiens eux-mêmes, qui prévoit précisément l’organisation des transferts de compétences entre le pays et les communes.Adopter le présent texte, c’est couper court à ce travail démocratique : c’est imposer une réforme prête à l’emploi à un processus en cours. Sur le plan juridique, le problème est sérieux. Surtout, on fait l’impasse sur l’essentiel : les moyens. On transfère des compétences sans transférer les ressources ; or la Constitution est limpide : chaque transfert doit s’accompagner des moyens correspondants. En Polynésie, où les collectivités font déjà face à de fortes contraintes budgétaires, demander plus sans donner plus, ce n’est pas renforcer les communes ; c’est les fragiliser. Élargir le champ d’intervention municipale sans accompagnement financier sérieux, c’est créer une République à deux vitesses dans le Pacifique.Enfin, jetons un œil au calendrier. Nous sommes dans une période politique tendue, où les budgets peinent à être adoptés. On peut s’interroger sur le fait que vous fassiez de ce texte une priorité, sur les délais choisis, sur l’absence de consensus, sur la méthode. Ne serait-il pas temps d’écouter plutôt que d’imposer ? (M. Marcellin Nadeau applaudit.) Ne serait-il pas temps de respecter un peuple plutôt que de décider à sa place ?
M. Steevy Gustave (ECOS). Par fidélité à l’autonomie de nos collectivités, par fidélité au principe d’autodétermination et parce que la Polynésie n’est pas un territoire à gérer, le groupe Écologiste et social ne votera pas ce texte. Le peuple polynésien doit être respecté. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC et GDR.)
M. Éric Martineau (DEM). Au-delà des modifications institutionnelles qu’il propose, ce texte touche directement aux convictions les plus profondes de notre groupe : la confiance dans les élus locaux, le principe de subsidiarité et l’exigence de construire nos lois en partant du concret.En Polynésie française, la réalité est que seules douze communes sur quarante-huit peuvent fournir de l’eau potable à leurs habitants. Les maires sont mis en difficulté pour mener à bien les projets de leurs communes et assurer une continuité du service public. Le texte que nous examinons n’est pas un bouleversement institutionnel décidé depuis Paris. Au contraire, il vient bel et bien du terrain. Il n’est pas imposé à la Polynésie mais soutenu par des élus polynésiens, et l’attente sur place est immense.Cette réforme est soutenue par quarante-sept des quarante-huit maires de Polynésie française. C’est un consensus transpartisan absolu sur le territoire. Face à un tel signal, la première des vertus est l’humilité parce que le consensus de bon sens que les élus polynésiens ont réussi à bâtir là-bas est au-delà des étiquettes. Nous peinons à en faire de même ici, dans cet hémicycle, et nous devrions nous inspirer davantage de cet exemple.Il est question aujourd’hui de redonner des capacités d’action aux maires de Polynésie. La loi de 2004 a créé un verrou en prévoyant que les initiatives locales soient soumises à l’adoption préalable d’une loi du pays. Or seules trois lois ont été adoptées depuis vingt ans, ce qui montre bien l’inefficacité de ce mécanisme. Nous vous proposons donc tout simplement de faire sauter ce verrou.C’est vrai, chers collègues, l’Assemblée de la Polynésie française a rendu un avis défavorable, que nous devons accueillir avec l’humilité qui s’impose face à l’expression d’un organe démocratique local. Cet avis traduit une crainte que nous comprenons : la peur d’un déséquilibre, d’un contournement de l’autonomie, d’une perte de cohérence territoriale. En réalité, c’est une position légitime de la part d’un exécutif qui défend ses prérogatives ; mais soyons clairs sur l’objectif, car ce texte ne vise pas à affaiblir Papeete. C’est une soupape de subsidiarité, pas un acte de défiance.Et c’est là, d’ailleurs, que l’incohérence de certains, ici à Paris, est totale. Ils se saisissent de cet avis pour défendre le statu quo, le blocage, se plaçant alors comme les défenseurs du système bureaucratique de Papeete contre les quarante-sept maires qui représentent le peuple dans sa proximité.Nous, les Démocrates, nous faisons le choix de la confiance. Ce texte n’enlève aucune compétence au pays mais si le pays ne fait rien, alors le maire doit pouvoir agir.Ce texte est pragmatique et équilibré. Pour notre part, nous préférerons toujours l’efficacité du terrain aux blocages idéologiques, aussi le voterons-nous. (Applaudissements sur les bancs des groupes Dem et EPR.)
M. le président (RN). La parole est à Mme Josiane Corneloup.
Mme Josiane Corneloup (DR). La Polynésie française jouit d’une autonomie large, constitutionnellement reconnue, et personne sur ces bancs ne peut la contester sérieusement. Je l’affirme d’emblée avec clarté : je suis en profond désaccord avec ceux qui invoquent aujourd’hui la notion de « puissance administrante », comme si nous étions encore dans une logique coloniale.
Mme Josiane Corneloup (DR). Cette rhétorique est non seulement inexacte juridiquement, elle est surtout politiquement déplacée. La Polynésie est un pays d’outre-mer, au sein de la République. Elle s’administre librement, dans le respect de ses institutions, de ses élus et de ses équilibres propres. C’est précisément parce que nous respectons cette autonomie que la réforme proposée nous paraît modeste, pragmatique et si utile.Modeste, elle l’est dans le sens où elle ne bouleverse en rien l’architecture institutionnelle issue de la loi organique de 2004. Elle ne remet pas en cause les compétences du pays et n’impose aucun transfert brutal mais se contente de lever un verrou juridique qui, dans les faits, a largement paralysé l’action des communes pendant vingt ans.Utile, elle l’est ensuite parce qu’elle redonne de l’oxygène aux tavana, les maires, qui sont les élus du quotidien, ceux qui connaissent la réalité des archipels, des villages, des familles. Rappelons quelques réalités géographiques que nous avons trop souvent tendance à oublier depuis Paris. La Polynésie française, ce sont 115 îles éparpillées dans un territoire maritime grand comme l’Europe, que séparent de l’Hexagone 17 000 à 20 000 kilomètres et dix à douze heures de décalage horaire. Un constat s’impose : la décision publique ne peut pas être centralisée, ni à Paris ni même à Tahiti. Elle doit, autant que possible, être rapprochée du terrain.Or, depuis 2004, le dispositif théoriquement vertueux de l’article 43 de la loi organique se révélait presque inopérant dans les faits. Les communes pouvaient exercer des compétences partagées mais uniquement après l’adoption de lois du pays. Hélas, en vingt ans, seules trois lois du pays ont été prises : c’est bien la preuve que le système était grippé.
Mme Josiane Corneloup (DR). La réforme qui nous est proposée est donc une réforme de déblocage qui permettra aux communes d’intervenir dans des domaines essentiels : le logement, l’urbanisme, l’aide sociale, le développement économique, la culture, la jeunesse, l’environnement, non plus après autorisation préalable systématique, mais dans un cadre conventionnel, clair et coopératif avec le pays. Ce n’est ni une recentralisation ni une mise sous tutelle. C’est, au contraire, une respiration démocratique et administrative.Je tiens également à souligner un point fondamental : cette réforme n’est pas imposée aux élus locaux contre leur avis. Bien au contraire. Quarante-sept maires sur quarante-huit ont exprimé leur accord. Quarante-sept ! C’est un quasi-consensus.
Mme Josiane Corneloup (DR). On peut difficilement faire plus clair comme expression de la volonté du terrain.Ce texte s’inscrit enfin dans une vision que nous défendons avec constance, celle d’une décentralisation pragmatique, adaptée, respectueuse des réalités locales. L’outre-mer ne peut pas être administré comme l’Hexagone. Et la Polynésie, plus que tout autre territoire, incarne cette nécessité d’une double décentralisation : de l’État vers le pays, et du pays vers les communes.Pour toutes ces raisons, parce que cette proposition de loi organique est équilibrée, parce qu’elle est utile et qu’elle respecte l’autonomie tout en renforçant l’efficacité de l’action publique locale, le groupe Droite républicaine la votera. (Applaudissements sur les bancs des groupes DR et EPR.)
M. le président (RN). Chers collègues, j’ai bien noté que vous aviez tous fait l’effort d’être concis. Si je constate à 20 h 30 que nous avons suffisamment avancé pour achever le texte dans un délai raisonnable, nous poursuivrons, sinon je lèverai la séance pour reprendre dans la soirée. Tout dépend de vous.La parole est à M. Joël Bruneau.
M. Joël Bruneau (LIOT). Je tiens tout d’abord à saluer le travail mené par notre rapporteure Nicole Sanquer car il permet d’éclairer nos débats. (Applaudissements sur les bancs des groupes LIOT et Dem.) Les élus de la Polynésie française nous demandent une chose simple : que le Parlement leur redonne des marges d’action afin de mieux répondre aux attentes de leurs concitoyens. C’est ainsi que quarante-sept communes sur quarante-huit sont favorables à ce texte.En Polynésie française, l’État a organisé une décentralisation qui s’est faite presque entièrement au bénéfice du pays, sans véritablement y associer les communes. C’est ce centralisme du pays que nous souhaitons corriger, d’autant plus que dans un territoire qui compte pas moins de cinq archipels et soixante-seize îles habitées, la situation peut vite devenir très compliquée.C’est pour cette raison que la proposition de loi organique est très attendue par les maires polynésiens. La commune, c’est l’échelon le plus proche des citoyens. Le maire, c’est l’élu qui connaît le mieux les besoins de la population locale et les spécificités de son territoire.Si le pays dispose d’une compétence de principe, les communes et EPCI ne jouissent que d’une compétence d’attribution. L’article 43 de la loi organique portant statut polynésien, objet du présent texte, dresse la liste des huit domaines de compétences essentielles : le développement économique, l’action sociale, l’urbanisme, la jeunesse et le sport… dans lesquels les communes ne peuvent en principe intervenir que si une loi du pays a été préalablement adoptée.Toute la difficulté est qu’en vingt-deux ans, seules quatre lois très limitées ont été adoptées.
M. Joël Bruneau (LIOT). L’échec du dispositif fait que les communes polynésiennes se retrouvent dans l’incapacité juridique d’agir. Mais, sur le terrain, les maires n’attendent pas. La paralysie de l’action communale ne peut pas être une solution acceptable. Les maires sont donc contraints d’agir pour répondre aux besoins quotidiens de leurs administrés, mais ils le font en dehors de leur domaine de compétences et prennent des risques juridiques. Bref, depuis vingt-deux ans, les élus locaux avancent mais la loi leur tourne le dos. Et lorsqu’une loi cesse de refléter la réalité du terrain, ce n’est pas la réalité qu’il faut contraindre, c’est la loi qu’il faut changer.Face à cette situation, l’article unique de ce texte vient briser le verrou législatif. Il supprime l’obligation d’adopter une loi du pays préalablement à l’intervention des communes ou des EPCI dans ces domaines. Cette mesure, simple et concrète, répond aux demandes des élus communaux.C’est une évolution nécessaire. À bien des égards, l’action communale est préférable car, d’une part, certaines mesures prises par le pays peuvent se révéler inadaptées aux spécificités et, d’autre part, parce que des territoires polynésiens ne bénéficient toujours pas d’implantations suffisantes de services déconcentrés de la collectivité.Certains ici voudraient refuser aux maires polynésiens ces nouvelles marges d’action. Pourtant, sur le terrain, les communes ont démontré, notamment pendant la crise sanitaire, qu’elles étaient capables d’assumer ces missions et d’exercer ces responsabilités. Pourquoi continuer à douter d’elles et des élus ? Pourquoi maintenir un blocage institutionnel qui ne protège rien et qui crée des inégalités territoriales entre communes d’un même archipel ?De surcroît, pour préserver la cohérence de l’action publique, le Sénat a ajouté une information préalable du président de la Polynésie. Ce mécanisme assurera un terrain de dialogue de six mois sans pour autant retomber dans le risque de blocages. Ce texte étant soutenu par les maires polynésiens, le groupe LIOT votera pour. (Applaudissements sur les bancs des groupes LIOT, EPR et Dem.)
M. le président (RN). La parole est à Mme Mereana Reid Arbelot.
Mme Mereana Reid Arbelot (GDR). Nous sommes aujourd’hui saisis d’un texte dont l’utilité réelle est loin d’être évidente. Sous couvert de modernisation et de soutien aux communes, cette proposition de loi organique risque surtout de créer de la confusion, d’affaiblir le statut d’autonomie de la Polynésie française et de désorganiser l’action publique. L’article 43 du statut d’autonomie prévoit, dans sa section II, que la Polynésie française encadre ces interventions par une loi du pays. Ce qui a été fait à quatre ou cinq reprises, notamment pendant la crise sanitaire. Cette garantie n’est pas un caprice statutaire ou une contrainte excessive : c’est un gage de coordination, de cohérence et de sécurité juridique.Or le Sénat a choisi de supprimer toute référence à la loi du pays dans cet article. Autrement dit, le cadre de pilotage disparaît. Les communes pourront agir librement, sans cadre clair, au risque de doubler, de contredire ou de concurrencer l’action du pays.Depuis quinze ans, les maires réclament un encadrement par une loi du pays. Aucun des gouvernements auxquels vous avez participé, madame la rapporteure, ne l’a instauré. Et plutôt que de construire ce cadre, les sénateurs polynésiens et le syndicat pour la promotion des communes de Polynésie française (SPCPF) ont choisi de contourner le pays, en modifiant directement la loi organique.Parce que, rappelons-le, cette proposition de loi organique a été formellement rejetée par l’Assemblée de la Polynésie française, renouvelée en 2023, et qui jusqu’à preuve du contraire représente tous les Polynésiens, au même titre que nous représentons, ici, tous les Français. (M. Marcellin Nadeau applaudit.) Quand j’entends dire que les Polynésiens sont d’accord avec cette loi, c’est faux. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR et LFI-NFP.) Et quand j’entends dire que quarante-sept maires sur quarante-huit approuveraient ce texte, c’est tout aussi faux ! Depuis longtemps, tous les maires demandent une clarification et un encadrement solide de leurs interventions sur les compétences du pays. Ça, c’est vrai. Et c’est sur cette nuance que jouent ceux qui soutiennent la proposition de loi organique. Ne tombons pas dans le panneau.Ce texte fait donc objectivement plaisir aux maires. Mais faute de moyens financiers spécifiques, il n’aura pour effet que de brouiller les frontières entre les compétences du pays et celles des communes, sans donner aux tavana les outils nécessaires pour agir efficacement. Car oui, il ouvre aux communes huit domaines nouveaux d’intervention, sans prévoir le moindre franc de compensation, sans mécanisme de financement, sans obligation d’accompagnement par le pays. Les quarante-huit communes polynésiennes n’ont pas toutes la même santé budgétaire. De surcroît, si certaines disposent de services structurés, d’autres gèrent à peine leurs compétences de base.En pratique, soit les communes renonceront faute de moyens, soit elles s’engageront dans des politiques qu’elles ne pourront assumer techniquement et financièrement et, inévitablement, elles se tourneront vers le pays pour obtenir des financements.Voilà pourquoi ce texte est, en réalité, un texte d’affichage, de la poudre aux yeux qui donne l’illusion du pouvoir sans en donner les moyens. (MM. Marcellin Nadeau et Emmanuel Tjibaou applaudissent.) Il flatte les élus locaux sans leur offrir les outils nécessaires. Pire encore, nous sommes privés du droit d’améliorer le texte. Le diktat du texte conforme nous empêche de corriger des imperfections pourtant manifestes.Juridiquement, cette proposition de loi organique est fragile et risquée. Qui sera responsable en cas d’accident ou de dommage sur des ouvrages communaux construits sur le domaine du pays ? Quels financements pour ces nouvelles interventions ? Quelle articulation avec le droit du pays et la hiérarchie des normes ? Le texte ne répond à aucune de ces questions. Tous les amendements proposés pour colmater le dispositif, réintégrer la loi de pays, clarifier les moyens financiers, instaurer un délai de six mois pour mettre en conformité les actes communaux, préciser la garde juridique des ouvrages, prendre en compte les situations d’urgence et formaliser des conventions pays-communes, ont été rejetés en commission.Enfin, cette réforme est loin d’être sans risque sur le plan juridique. Le Conseil constitutionnel a rappelé, notamment dans sa décision de 2018, qu’aucune collectivité territoriale ne pouvait exercer de tutelle sur une autre. Si nous demeurons sous le régime de l’article 74, la question demeure : que se passera-t-il lorsqu’une commune et le pays poursuivront des politiques contradictoires en matière sociale, économique ou environnementale ? Faute de hiérarchie claire, qui décidera entre l’État, le Parlement, Paris ou les juges ? Est-ce cela, l’autonomie ? Cette proposition est née sans véritable concertation, sans approche globale ni réflexion institutionnelle sérieuse. Elle arrive opportunément à l’approche des élections municipales et sénatoriales : j’y vois davantage un geste politicien qu’une réforme structurelle.Loin de moi l’idée de m’opposer à l’intervention communale dans les matières relevant des compétences de la Polynésie française. Je ne défends pas le pays contre les communes. Je plaide simplement pour une répartition des compétences organisée, financée, encadrée et cohérente. Celle qui est fixée par ce texte ne répond à aucune de ces caractéristiques. Il complexifie, fragilise et désorganise ; il promet sans donner ; ouvre sans encadrer ; expose sans protéger.Nos tavana méritent mieux que des effets d’annonce. Il leur faut des outils, des financements, de la clarté et du respect institutionnel.
Mme Mereana Reid Arbelot (GDR). Ne confondons pas politique d’affichage avec politique responsable. L’autonomie du pays n’est pas un jouet électoral. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et LFI-NFP, dont plusieurs députés se lèvent, ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC. – Mme Dominique Voynet applaudit également. – L’oratrice, de retour à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.)
M. Yoann Gillet (RN). Depuis vingt ans, la Polynésie française vit dans un cadre juridique dans lequel les communes, premier maillon de la République, voient leur action bloquée par un verrou administratif devenu, avec le temps, un frein majeur à l’action publique.Regardons cette situation en face : en l’état législatif actuel, la Polynésie française exerce la compétence de droit commun tandis que les communes ne disposent que d’une compétence d’attribution. Ce cadre légal, fixé par l’article 43 de la loi organique du 27 février 2004 portant statut d’autonomie de la Polynésie française, subordonne leur intervention, dans huit domaines essentiels en lien direct avec le quotidien des Polynésiens, à l’adoption préalable d’une loi de pays.Ce mécanisme devait organiser la coordination des compétences mais il est peu efficace. Depuis 2004, seulement trois lois de pays ont été adoptées pour permettre aux communes d’agir dans ces huit domaines. Trois lois en vingt ans : c’est trop peu pour répondre aux besoins concrets des habitants.Cette inertie a créé un décalage croissant entre l’action publique et les attentes des populations, en particulier dans les îles les plus éloignées. Dans ces archipels, les maires témoignent d’un véritable vide institutionnel. À titre d’exemple, en matière d’aide sociale, d’urbanisme, de santé ou d’accès à la culture, les habitants sont parfois contraints de se déplacer jusqu’à Tahiti pour bénéficier de services ou faire valoir leurs droits. Les services du pays restent absents et les décisions centralisées ne correspondent pas aux réalités locales.Ce n’est pas un reproche envers le pays mais un simple constat. Ainsi, des communes se retrouvent empêchées d’aménager des sentiers de randonnée, de restaurer des marae, de créer un terrain de sport ou un centre communal d’action sociale (CCAS) pour répondre aux besoins de la population. Pendant ce temps, le tourisme représente 9 % du PIB polynésien et nul ne peut nier que la valorisation du patrimoine et l’entretien des sites historiques sont des urgences économiques et culturelles pour ces territoires.Cette proposition de loi organique vise à corriger cette situation en supprimant l’exigence d’une loi préalable du pays pour que les communes puissent intervenir dans ces domaines essentiels. Certes, l’Assemblée de la Polynésie française a émis un avis partiellement défavorable.
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). Vous avez une drôle de conception de la démocratie, monsieur Gillet !
M. Yoann Gillet (RN). Mais rappelons que quarante-six des quarante-huit tavana soutiennent cette réforme. C’est également le cas du syndicat pour la promotion des communes de Polynésie française, avec les représentants duquel j’ai longuement discuté en septembre. Les tavana veulent agir ; leurs projets concernent tant les cantines scolaires, les halles de marchés, les musées que les chemins de randonnée. Toutes ces initiatives démontrent que l’action du bloc communal est indispensable. En rapprochant l’organisation polynésienne de celle issue des lois de décentralisation métropolitaines, cette loi offrirait aux communes polynésiennes une autonomie nouvelle.Ce texte ne veut opposer ni les personnes ni les différentes visions politiques. Il est simplement question d’agir pour nos compatriotes polynésiens en permettant aux tavana de prendre des décisions sans empiéter sur les compétences du pays. La proposition de loi organique prévoit en effet des garde-fous : le pays conserve son autonomie, ses prérogatives et peut soutenir financièrement les projets locaux par des subventions.Voter pour ce texte, c’est donner aux maires de Polynésie française les moyens d’agir au quotidien pour leurs concitoyens. Il ne s’agit pas de bouleverser l’équilibre institutionnel mais simplement de permettre une action locale efficace et respectueuse de tous les acteurs. (Applaudissements sur les bancs du groupe RN. – Mme Estelle Youssouffa applaudit également.)
M. Moerani Frébault (EPR). Puisqu’on nous a demandé d’être brefs, je ne vais pas répéter les arguments déjà avancés mais plutôt me contenter de vous donner quelques exemples.La Polynésie est constituée de plusieurs archipels dont celui des Marquises, le mien et celui de notre nouvelle sublime Miss France. (Mme Anne Genetet applaudit ainsi que de nombreux députés du groupe Dem.) À la suite de l’inscription des îles Marquises sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, la commune-île de Hiva-Oa a soutenu le premier projet de musée des arts marquisiens, qui prévoyait des prêts d’objets de longue durée et même la restitution de plusieurs centaines d’œuvres par divers musées européens. Ce projet, qui devrait être salué et soutenu par tous, reposait sur un financement tripartite – un tiers par la commune, un tiers par le pays et un tiers par l’État. Alors que le projet est entamé depuis trois ans maintenant, l’État a versé sa quote-part de financement et la commune a mobilisé la sienne. Le pays, quant à lui, a non seulement refusé de financer sa part mais aussi refusé que la commune mène le projet au motif qu’elle ne serait pas compétente en la matière.
M. Moerani Frébault (EPR). Je parle du début du projet, il y a trois ans. Puisque vous m’apostrophez, je précise qu’ensuite un changement de gouvernement a eu lieu et que le gouvernement indépendantiste s’est opposé au projet. M. Tjibaou, qui a dirigé un centre culturel, devrait nous comprendre. Comment peut-on légitimement s’opposer à un projet culturel conçu dans le cadre de l’inscription des Marquises au patrimoine mondial ? Ceci est un exemple des difficultés rencontrées par les maires polynésiens pour mettre en œuvre des actions essentielles pour nos populations.J’en viens à la question des soutiens et opposants à la proposition de loi, question sur laquelle vous devez être un peu perdus. Les choses sont simples : la quasi-totalité des maires polynésiens, soit quarante-six sur quarante-huit, soutiennent le texte – c’est la réalité – ainsi que quatre parlementaires sur cinq – ils sont réunis ici ce soir. Seuls les indépendantistes polynésiens…
M. Moerani Frébault (EPR). …s’y opposent. Il est important de rappeler la réalité des équilibres en Polynésie : les indépendantistes ne sont pas majoritaires dans la population et ne l’ont jamais été. Ils ont été élus en 2023 par le jeu de la prime majoritaire.
M. Moerani Frébault (EPR). Cette réforme va simplement donner plus de marge de manœuvre aux communes polynésiennes. Les explications sont simples ; vous les avez entendues ; je m’arrête là. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, Dem et LIOT.)
M. le président (RN). J’appelle maintenant, dans le texte de la commission, la proposition de loi organique.Sur tous les amendements, je suis saisi par le groupe de la Gauche démocrate et républicaine d’une demande de scrutin public. Je suis également saisi d’une demande de scrutin public sur l’article unique ainsi que sur l’ensemble de la proposition de loi organique, par les groupes de la Gauche démocrate et républicaine et Libertés, indépendants, outre-mer et territoires. Les scrutins sont annoncés dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.Je suis saisi de trois amendements identiques, nos 1, 10 et 11. La parole est à Mme Mereana Reid Arbelot, pour soutenir l’amendement no 1.
Mme Mereana Reid Arbelot (GDR). La proposition de loi organique tend à modifier le II de l’article 43 de la loi organique portant statut d’autonomie de la Polynésie française, texte fondateur qui structure l’architecture institutionnelle d’un pays autonome soumis de plein droit au contrôle du Conseil constitutionnel. Aux termes de cet article, dans huit domaines relevant des compétences du pays, les communes ne peuvent intervenir que dans les conditions définies par une loi du pays. C’est un principe fondamental d’organisation et de répartition des compétences.La suppression par le Sénat d’une partie du premier alinéa du II de l’article 43 efface toute référence aux lois du pays, privant ainsi la Polynésie de la possibilité de fixer un cadre juridique clair à l’intervention des communes dans ses propres compétences. Elle crée une insécurité juridique, favorise les conflits de compétences et fait peser un risque réel de censure constitutionnelle.S’il est souhaitable de renforcer l’action des communes et nécessaire de leur donner une plus grande marge de manœuvre, cela ne doit pas se faire au détriment de l’autonomie de la Polynésie ni par une décision imposée depuis Paris. Sous couvert de renforcer les communes, ce texte affaiblit la Polynésie : ne sommes-nous pas assez responsables pour organiser nous-mêmes l’équilibre entre pays et communes ?Cet amendement vise à sécuriser l’action communale, à respecter notre statut et à garantir la constitutionnalité du texte. En rétablissant la mention « loi du pays », nous assurons un cadre clair, équilibré et respectueux des compétences de chacun. Supprimer cette mention serait une grave imprudence dont les conséquences juridiques n’ont pas été réellement mesurées par nos collègues sénateurs, trop pressés de libérer l’action communale pour 2026, sans cadre structurant ni protecteur. Je vous invite donc à adopter cet amendement.
M. le président (RN). La parole est à M. Steevy Gustave, pour soutenir l’amendement no 10.
M. Steevy Gustave (ECOS). Par cet amendement de suppression de l’alinéa 2 de l’article unique, le groupe Écologiste et social entend souligner le manque de consultation et d’encadrement des dispositifs nouvellement créés. Éloignés de la Polynésie de plus de 15 000 kilomètres, nous imposons unilatéralement à un pays la façon dont il doit organiser son territoire sans jamais en subir nous-mêmes les conséquences. Les mêmes passages en force, révélateurs de la manière méprisante dont nous traitons nos territoires ultramarins, se sont produits en Nouvelle-Calédonie : ce n’est pas une façon de gouverner ; laissons-les décider par eux-mêmes.
M. le président (RN). La parole est à M. Peio Dufau, pour soutenir l’amendement no 11.
M. Peio Dufau (SOC). Par mon parcours d’élu, je sais qu’ignorer la parole d’un territoire crée des tensions politiques inutiles. Je vous mets en garde : en votant ce texte depuis Paris, nous court-circuitons les choix exprimés par le peuple polynésien.Respectons l’esprit de la loi organique de 2004 concernant le statut d’autonomie de la Polynésie et l’équilibre institutionnel qui en découle. Alors que les demandes des communes de Polynésie sont légitimes et qu’une loi du pays est en cours d’élaboration pour y répondre, comment justifier que nous nous affranchissions de la position de l’Assemblée de la Polynésie depuis Paris ? (M. Steevy Gustave applaudit.)En retirant la référence explicite aux lois du pays, la proposition de loi organique affaiblit la place du droit polynésien dans la hiérarchie des normes et ouvre la voie à une confusion entre les compétences des communes et celles du pays. Votons cet amendement pour l’autonomie des peuples et réaffirmons qu’il appartient aux Polynésiens de décider de manière souveraine. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes SOC, LFI-NFP et GDR.)
M. le président (RN). Quel est l’avis de la commission sur ces amendements ?
Mme Nicole Sanquer (LIOT). Il est défavorable. Ces amendements visent à supprimer l’alinéa 2 de la proposition de loi qui prévoit que l’existence d’une loi du pays ne constitue plus un préalable à l’action communale. S’ils étaient adoptés, ils ôteraient tout intérêt à la présente proposition de loi.Je tiens également à réfuter l’argument, avancé dans les exposés sommaires, selon lequel ce texte permettrait de contourner l’autorité du pays ou remettrait en cause la hiérarchie des normes. Il ne repose sur aucun fondement. Les communes mèneront leur action dans le respect de la réglementation édictée par le pays. C’est écrit noir sur blanc à l’alinéa 4 de l’article unique : « Le conseil municipal ou l’organe délibérant de l’établissement public de coopération intercommunale compétent détermine par délibération les actions qu’il entend mener dans les matières énumérées aux 1° à 8°, dans le respect de la réglementation édictée par la Polynésie française […]. » Ces amendements sont donc satisfaits par l’alinéa 4.Je précise enfin qu’il n’est pas question de transfert mais de partage de compétences, ce qui fait toute la différence. (M. Charles de Courson et Mme Estelle Youssouffa applaudissent.)
M. le président (RN). Je mets aux voix les amendements identiques nos 1, 10 et 11.
(Il est procédé au scrutin.)
M. le président (RN). Voici le résultat du scrutin : Nombre de votants 97 Nombre de suffrages exprimés 97 Majorité absolue 49 Pour l’adoption 29 Contre 68
(Les amendements identiques nos 1, 10 et 11 ne sont pas adoptés.)